La Nue est radieuse

Anna de Noailles

Les Vivants et les Morts — 1913

La nue est radieuse, et sa splendeur inerte Étale un mol azur plein de fraîche langueur. On voit glisser sur l’eau une péniche verte Où traîne un filet de pêcheur. La lumière d’argent assaille le feuillage Avec une fureur de foudre et de frelons ; Et puis midi s’enfuit, et le doux paysage Médite dans la paix d’un soir limpide et long. De blancs oiseaux, posés comme une ronde écume, Dévalent mollement sur le lac aplani. Septembre est un volcan qui flamboie et qui fume Dans un ondoiement infini ! Les abeilles, tournant parmi d’épais aromes, Font un remous de chants et de suavité. On voit, sur les chemins, s’éloigner le fantôme De l’été lourd de volupté… Et pourtant, ô mon cœur, cette paix onctueuse Qui t’environne et veut tendrement t’envahir, S’étend comme un désert aux vagues sablonneuses, Autour de ton triste désir ! Tu te sens étranger parmi cette indolence, Tu ne reconnais rien dans ce calme sommeil ; Et ton sort fait un poids obscur dans la balance Où monte un placide soleil… Les feuillages, les flots, la rive romanesque, La barque qui descend comme un bouquet sur l’eau, Les montagnes, au loin peintes comme des fresques, La fumée aux toits des hameaux, Ne te captivent plus, car la vie irritée A, depuis ton enfance, arraché tes abris, Et ton passé tragique est une eau démontée Où des navires ont péri. — Hélas, ô triste cœur, ô marin des rafales, Vous si brave parmi la nuit et l’océan, Comment goûteriez-vous la douceur qui s’exhale De ce soir sans douleur, qui ressemble au néant ?