Sur les rives de la Marne

Henri de Régnier

1914-1916 — 1918

« Sachez qu’hier, de ma lucarne, J’ai vu, j’ai couvert de clins d’yeux Une fille qui dans la Marne Lavait des torchons radieux… » Ces vers du vieil Hugo sonore Qu’il rythma de sa grande voix Quand il sentait sa verve éclore En Chansons des Rues et des Bois, Ces vers pleins d’un souffle d’idylle Violente et brusque et plus près De Béranger que de Virgile, Mais qui mêle Horace à Segrais, Ces vers que le printemps parfume De toutes les fleurs des buissons Où le soleil de juin allume Une réplique à ses rayons, Strophe éclatante et familière, Je la répétais pour revoir Ton frais visage, ô lavandière, Et le geste de ton battoir ; Mais tu n’avais plus, ô merveille, Près de la berge et du vieux pont Cet air naïf qui tend l’oreille Aux poètes et leur répond. Hautaine, farouche, héroïque, Avec tes bras rouges de sang, Pareille à quelque marbre antique En un beau geste triomphant, Debout auprès du flot sublime Que le Barbare a repassé Tu semblais grandie à la cime De quelque Parthénon dressé ; Ta main forte haussait des hampes ; L’aile palpitait à ton dos, Et je voyais luire à tes tempes Le noir laurier cher aux héros, Car la fille de la lucarne Était devenue à mes yeux La Victoire qui, sur la Marne, Levait nos drapeaux glorieux !