Après la pluie

Tristan Corbière

Les Amours jaunes — 1873

J’aime la petite pluie Qui s’essuie D’un torchon de bleu troué ! J’aime l’amour et la brise, Quand ça frise… Et pas quand c’est secoué. — Comme un parapluie en flèches, Tu te sèches, Ô grand soleil ! grand ouvert… À bientôt l’ombrelle verte Grand’ouverte ! Du printemps — été d’hiver. — La passion c’est l’averse Qui traverse ! Mais la femme n’est qu’un grain : Grain de beauté, de folie Ou de pluie… Grain d’orage — ou de serein. — Dans un clair rayon de boue, Fait la roue, La roue à grand appareil, — Plume et queue — une Cocotte Qui barbote ; Vrai déjeuner de soleil ! — « Anne ! ou qui que tu sois, chère… « Ou pas chère, « Dont on fait, à l’œil, les yeux… « Hum… Zoé ! Nadjejda ! Jane ! « Vois : je flâne, « Doublé d’or comme les cieux ! « English spoken ? — Espagnole ?… « Batignolle ?… « Arbore le pavillon « Qui couvre ta marchandise, « Ô marquise « D’Amaëgui !… Frétillon !… « Nom de singe ou nom d’Archange ? « Ou mélange ?… « Petit nom à huit ressorts ? « Nom qui ronfle, ou nom qui chante ? « Nom d’amante ?… « Ou nom à coucher dehors ?… « Veux-tu, d’une amour fidelle, « Éternelle ! « Nous adorer pour ce soir ?… « Pour tes deux petites bottes « Que tu crottes, « Prends mon cœur et le trottoir ! « N’es-tu pas doña Sabine ? « Carabine ?… « Dis : veux-tu le paradis « De l’Odéon ? — traversée « Insensée !… « On emporte des radis. » — C’est alors que se dégaine La rengaîne : — « Vous vous trompez… Quel émoi !… « Laissez-moi… je suis honnête… « — Pas si bête ! « — Pour qui me prends-tu ? — Pour moi !… « … Prendrais-tu pas quelque chose « Qu’on arrose « Avec n’importe quoi… du « Jus de perles dans des coupes « D’or ?… Tu coupes !… « Mais moi ? Mina, me prends-tu ? — « Pourquoi pas : ça va sans dire ! « — Ô sourire !… « Moi, par-dessus le marché !… « Hermosa, tu m’as l’air franche « De la hanche ! « Un cuistre en serait fâché ! — « Mais je me nomme Aloïse… « — Héloïse ! « Veux-tu, pour l’amour de l’art, « — Abeilard avant la lettre — « Me permettre « D’être un peu ton Abeilard ? » Et, comme un grain blanc qui crève, Le doux rêve S’est couché là, sans point noir… Donne à ma lèvre apaisée, « La rosée « D’un baiser-levant — Bonsoir — « C’est le chant de l’alouette, « Juliette ! « Et c’est le chant du dindon… « Je te fais, comme l’aurore « Qui te dore, « Un rond d’or sur l’édredon. »