Heureuse est la peine

Pernette du Guillet

Rymes — 1545

Heureuse est la peine De qui le plaisir À sur foy certaine Assis son desir. Lon peult assés en servant requerir Sans toutes fois par souffrir acquerir Ce, que l’on pourchasse Par trop desirer, Dont en male grace Se fault retirer. Car un tel service Ne pretend qu’au poinct, Qui par commun vice L’honneur picque, & poinct. Et ce travail en fumee devient Toutes les fois, que la raison survient. Qui tousjours domine Tout cueur noble, & hault, Et peu a peu mine Le plaisir, qui fault. Mais l’attente mienne Est le desir sien, D’estre toute sienne, Comme il sera mien. Car quand Amour a Vertu est uny, Le cueur conçoit un desir infiny, Qui tousjours desire Tout bien hault, & sainct, Qui de doulx martire l’environne, & ceinct. Car il luy engendre Une ardeur de veoir, Et tousjours apprendre Quelque hault sçavoir. Le sçavoir est ministre de Vertu, Parqui Amour vicieux est batu, Et qui le corrige, Quand dessus le cueur Par trop il se erige Pour estre vainqueur. C’est pourquoy travaille En moy cest espoir, Qui desir me baille Et veoir, & sçavoir. Estant ainsi mon espoir asseuré, Je ne crainct point, qu’il soit demesuré : Mais veulx bien qu’il croisse De plus en plus fort, Afin qu’apparoisse Mon cueur ferme, & fort. Et que tousjours voye, Travaillant ainsi, Tenir droict la voye D’immortel soucy. Si donc il veult en si hault lieu monter, Qu’il puisse Amour, & la Mort surmonter, Sa caducque vie Devra soulager D’une chaste envie Pour l’accourager. Ainsi m’accompaigne Un si hault desir Que pour luy n’espargne Moy, ne mon plaisir.