Parfums dans l’ombre

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Par ce soir fin, traînant et plat, De la tristesse pleut des branches, On respire, dans l’air qui penche, Une odeur de secret lilas. Ce lilas, derrière les grilles D’un petit jardin triste et doux, Donne un parfum plus fort, plus fou Que ne font toutes les vanilles. – Lilas qui passerez bientôt, Votre cœur, plus qu’aucun cœur d’homme, Vaut qu’on le révère et le nomme Pour son délire et son fardeau. Arbre dont le sang se consume D’amour pour l’air des belles nuits, Amant plein de divins ennuis Couché sur l’insensible brume, Vous qui sentez d’âpres langueurs Vous percer jusqu’aux tendres moelles, Et qui jetez jusqu’aux étoiles Le désespoir de votre odeur, Vous qui donnez en pure perte De tels élans, de tels serments, Et votre fol énervement Aux brises de la nuit inerte, Vous dont l’extase est un tel cri Que le rossignol même écoute Le sanglot que fait sur la route Un parfum si lourd, si meurtri, Voyez comme je suis pareille A tous vos pétales blessés, Moi dont chaque nerf insensé Est plus piquant qu’aucune abeille ! – Ah ! comment ne viennent-ils pas, Les rêveurs, en pèlerinage, Ce soir, ainsi que des rois mages, Vers ma vie et vers ce lilas ! Ah ! quelle insurmontable ivresse, Dont on n’aurait jamais joui, Ô mon lilas évanoui, Vaut votre odeur et ma tristesse ! Toutes les barques d’Orient Pleines de roses et d’épices, Dans l’air suave, ardent et lisse, Font un sillage moins criant Que ne fait sur la douce allée L’arome du penchant lilas, Et que ne fait dans le soir las Une âme toujours désolée ! – Ces frissons mous, ces pleurs déments, Ces jets de soupir et de rêve, Ce tendre cœur des fleurs, qui crève, Ces bienheureux titubements, Ces lacs d’odeur dans les branchages, Et cette belle humilité Du soir, molli de volupté, Qui veut qu’on l’use et le saccage, Étés ! vous les verrez encor. Vous en qui l’infini respire, Mais moi ! qui dira mon délire Le jour où mon corps sera mort ?…