L’ancêtre

Anna de Noailles

Derniers vers (Anna de Noailles) — 1933

D’où sommes-nous venus, quel est l’ancêtre étrange, L’agreste, inconscient et lascif animal, Qui, séparant un jour le bien d’avec le mal, Fit naître en nous l’angoisse et la pudeur de l’ange ? À quel moment du temps, comme en quelle saison, Le désir, qui guidait ses gambades heureuses, Fit-il place à l’ardeur pensive et langoureuse Et fixa-t-il en nous la solide raison ? Habitant des forêts ou bien des mers fécondes, Sombre aïeul séculaire, endormi sans remords, Par qui nous connaissons le plaisir et la mort, À travers la douleur infuse dans le monde, Je songe à tes yeux prompts, à tes gais appétits, À tes crimes prudents, peureux et nécessaires, Et je lève mon front, hanté de paradis, Vers la nue où jamais tes vœux ne se posèrent.