Avant la conclusion du traité

Victor Hugo

L’Année terrible — 1872

Si nous terminions cette guerre Comme la Prusse le voudrait, La France serait comme un verre Sur la table d’un cabaret ; On le vide, puis on le brise. Notre fier pays disparaît. Ô deuil ! il est ce qu’on méprise, Lui qui fut ce qu’on admirait. Noir lendemain ! l’effroi pour règle ; Toute lie est bue à son tour ; Et le vautour vient après l’aigle, Et l’orfraie après le vautour ; Deux provinces écartelées ; Strasbourg en croix, Metz au cachot ; Sedan, déserteur des mêlées, Marquant la France d’un fer chaud ; Partout, dans toute âme captive, Le goût abject d’un vil bonheur Remplace l’orgueil ; on cultive La croissance du déshonneur ; Notre antique splendeur flétrie ; L’opprobre sur nos grands combats ; L’étonnement de la patrie Point accoutumée aux fronts bas ; L’ennemi dans nos citadelles, Sur nos tours l’ombre d’Attila, De sorte que les hirondelles Disent : la France n’est plus là ! La bouche pleine de Bazaine, La Renommée au vol brisé Salit de sa bave malsaine Son vieux clairon vertdegrisé ; Si l’on se bat, c’est contre un frère ; On ne sait plus ton nom, Bayard ! On est un assassin pour faire Oublier qu’on fut un fuyard ; Une âpre nuit sur les fronts monte ; Nulle âme n’ose s’envoler ; Le ciel constate notre honte Par le refus de s’étoiler ; Froid sombre ! on voit, à plis funèbres, Entre les peuples se fermer Une profondeur de ténèbres Telle qu’on ne peut plus s’aimer ; Entre France et Prusse on s’abhorre ; Tout ce troupeau d’hommes nous hait ; Et notre éclipse est leur aurore, Et notre tombe est leur souhait ; Naufrage ! Adieu les grandes tâches ! Tout est trompé ; tout est trompeur ; On dit de nos drapeaux : Ces lâches ! Et de nos canons : Ils ont peur ! Plus de fierté ; plus d’espérance ; Sur l’histoire un suaire épais… — Dieu, ne fais pas tomber la France Dans l’abîme de cette paix !