Tu ressembles à la musique

Anna de Noailles

Les Vivants et les Morts — 1913

Tu ressembles à la musique Par la détresse du regard, Par l’égarement nostalgique De ton sourire humble et hagard ; Les plus avides mélodies Qui me boivent le sang du cœur, N’ont pas de forces plus hardies Que ta faiblesse et ta pâleur. Les lumières dans les églises Ont le même rayonnement Que ton visage, où je me grise Du goût d’un nouveau sacrement. — Tu n’es qu’un enfant qui défaille, Mais, par les rêves de mon cœur, Tu ressembles à la bataille, À Jésus parmi les docteurs, Aux héros morts sous les murailles, À tout ce qui lutte et tressaille, Au Cid sur un cheval dansant, Au martyr dans le Colisée. Sur qui la bête, harassée, Passe, comme un linge apaisant Tout trempé d’amour et de sang, Sa langue calme et reposée…