UN SOIR D'ÉTÉ A KERGLEUZ

Léocadie Hersent-Penquer

C'est l'heure où les enfants parlent avec les anges. VICTOR HUGO. Viens, ma fille, il est tard. Le soleil s'est caché, Et ton dernier ramier à l'instant s'est couché Auprès de sa colombe émue et frissonnante. Les fleurs de ton jardin, les plus belles des fleurs! Semblent avoir perdu leurs brillantes couleurs, , Et la rose, elle-même, est bien moins rayonnante. Viens, ma fille, il est tard. Viens prier avec moi Pour que tous les enfants soient aimés comme toi ; Pour que tous soient heureux; pour que tous aient des mères; i Pour que tous, dès demain, quand ils s'éveilleront, -Sentent de doux baisers se poser sur leur front; Pour que leurs coupes d'or soient douces. non amères ! Viens, prions pour tous ceux qui n'ont pas comme nous Un tapis de gazon tout près pour leurs genoux; i Qui vivent dans la ville entassés l'un sur l'autre; Qui n'ont pas, se levant dès l'aube, le matin, Une fenêtre ouverte à l'horizon lointain, Sur leur tête un ciel pur et bleu comme le nôtre. Viens, prions pour celui que je n'ose nommer Parce que ta bonté ne pourrait pas l'aimer, Toi, si bonne, pourtant, et si sainte en ton âme! Pour celui qui ne croit qu'au mal et pas au bien, Et qui n'a dans le cœur nul sentiment chrétien, Nul amour des enfants, nul respect de la femme. ; Viens, prions pour celui qui doute et qui combat, Qui travaille et qui sent que sa force s'abat; * Qui sait que Chanaan est sa terre promise ; Qui voit déjà de loin ce but tant souhaité; Qui va l'atteindre. hélas! non, car il a douté, ; Et Dieu doit le punir comme il punit Moïse! Viens, mon enfant. Prions pour le génie ardent f Qui se perd dans l'espace ainsi qu'un imprudent : Déployant comme Icare une aile téméraire; j Qui méprise le sol où nous avons germé, s Où nous avons souffert, où nous avons aimé, Et ne sait comment vivre au sein de notre sphère. Prions pour les pécheurs; prions pour les heureux, ,Pour les cœurs malfaisants, pour les cœurs généreux, Pour tout le monde enfin, prions, prions, ma fille : Les anges, le sais-tu?. les anges comme toi, Ont besoin même, hélas! qu'on soutienne leur foi, Qu'on protège leur place au foyer de famille. Oh! prions!. Mais surtout pour nous deux. et pour lui ! Pour lui, qui ne prenant ici-bas que l'ennui, Fait à notre maison le sort le plus prospère, Et qui, n'ayant pour nous que des regards d'amour, Que caresses le soir, le matin et le jour, Emplit nos mains de fleurs Oh ! prions pour ton père ! Kergleuz, 1861.