Un baiser

Hélène Picard

L’Instant éternel — 1907

Mon bien-aimé, touchez ce lin dont je me voile, Tremblez et souriez… Vous pouvez l’écarter… Tremblez… Car je me sens grave comme une étoile, Pure comme une nuit accoudée à l’été. Un baiser… Oui, c’est l’heure et le vouloir des choses La forêt est plus forte avec sa seule odeur Et l’embrasement chaud du silence et des roses Que mon refus ardent et ma belle pâleur… Vous avez peur… J’ai peur en tenant ma poitrine ; Mais il faut ce baiser, c’est plus impérieux Que le vent qui déploie, au long de l’eau marine, Le destin du voyage et le souffle des dieux. C’est plus fatal encor que l’orage qui tombe, Que l’arbre qui s’enflamme avec le feu du ciel, C’est pressant et c’est doux comme un chant de colombe Et comme le frelon qui désire le miel. La vigne, avec son poids de sève, s’est penchée, Des tilleuls est tombé le parfum du soleil, Et la terre du soir, amoureuse, est couchée En attendant l’haleine et l’ombre du sommeil… Le voici ce baiser qui nous tient en extase, Suspend et précipite, à la fois, notre cœur, Il semble que ta bouche avec la mienne écrase, Ô cher, de la douceur contre de la douceur…