Les deux Aventuriers et le Talisman
Jean de La Fontaine
Fables — 1679
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.
Je n’en veux pour témoin, qu’Hercule et ses travaux.
Ce Dieu n’a guère de rivaux :
J’en vois peu dans la Fable, encor moins dans l’Histoire.
En voicy pourtant un que de vieux Talismans
Firent chercher fortune au pays des Romans.
Il voyageoit de compagnie.
Son camarade et luy trouverent un poteau
Ayant au haut cet écriteau :
Seigneur Avanturier, s’il te prend quelque envie
De voir ce que n’a veu nul Chevalier errant,
Tu n’as qu’à passer ce torrent,
Puis prenant dans tes bras un Elephant de pierre,
Que tu verras couché par terre,
Le porter d’une haleine au sommet de ce mont
Qui menace les Cieux de son superbe front.
L’un des deux Chevaliers seigna du nez. Si l’onde
Est rapide autant que profonde,
Dit-il, et supposé qu’on la puisse passer,
Pourquoy de l’Elephant s’aller embarasser ?
Quelle ridicule entreprise !
Le sage l’aura fait par tel art et de guise,
Qu’on le pourra porter peut-estre quatre pas :
Mais jusqu’au haut du mont, d’une haleine ? il n’est pas
Au pouvoir d’un mortel, à moins que la figure
Ne soit d’un Elephant nain, pigmée, avorton,
Propre à mettre au bout d’un baston :
Auquel cas, où l’honneur d’une telle avanture ?
On nous veut attraper dedans cette écriture :
Ce sera quelque enigme à tromper un enfant.
C’est pourquoy je vous laisse avec vostre Elephant.
Le raisonneur party, l’avantureux se lance,
Les yeux clos à travers cette eau.
Ny profondeur ny violence
Ne pûrent l’arrester, et selon l’écriteau
Il vid son Elephant couché sur l’autre rive.
Il le prend, il l’emporte, au haut du mont arrive,
Rencontre une esplanade, et puis une cité.
Un cry par l’Elephant est aussi-tost jetté.
Le peuple aussi-tost sort en armes.
Tout autre Avanturier au bruit de ces alarmes
Auroit fuy. Celuy-cy loin de tourner le dos
Veut vendre au moins sa vie, et mourir en Heros.
Il fut tout étonné d’oüir cette cohorte
Le proclamer Monarque au lieu de son Roy mort.
Il ne se fit prier que de la bonne sorte,
Encor que le fardeau fust, dit-il, un peu fort.
Sixte en disoit autant quand on le fit saint Pere.
(Seroit-ce bien une misere
Que d’estre Pape ou d’estre Roy ? )
On reconnut bien-tost son peu de bonne foy.
Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.
Le sage quelquefois fait bien d’executer,
Avant que de donner le temps à la sagesse
D’envisager le fait, et sans la consulter.