Nature morte

Marie Krysinska

Rythmes pittoresques — 1890

Un boudoir cossu : Les meubles, les tentures et les œuvres d’art, ont la banalité requise. Et la lampe — soleil à gage — éclaire les deux amants. Elle est teinte en blonde, car Il n'aime que les blondes. Lui, a les cheveux de la même nuance que son complet très à la mode Par la fenêtre ouverte on voit un ciel bleu comme une flamme de soufre. Et la lune, radieuse en ces voiles, flotte vers de fulgurants hymens. Ayant achevé de lire le cours authentique de la Bourse, Il allume un cigare cher — et songe : « C’est une heure agréable de la journée, celle où l’on sacrifie à l'amour. » Ils se sont rapprochés et causent De l'égoïsme à deux, des âmes sœurs… Lui, bâillant un peu Elle tâchant à éviter la cendre du cigare. Par la fenêtre ouverte on voit un ciel bleu comme une flamme de soufre Et les arbres bercés de nuptiales caresses Lui, ayant fini son cigare, se penche pour donner un baiser à celle Qu’au club il appelle « sa maîtresse ». Il se penche pour lui donner un baiser — tout en rêvant : « Pourvu que la Banque Ottomane ne baisse pas ! » Elle, offre ses lèvres pensant à ses fournisseurs Et leur baiser sonne comme le choc de deux verres vides. Par la fenêtre ouverte on voit un ciel bleu comme une flamme de soufre Et les oiseaux veilleurs chantent l’immortel Amour Tandis que de la terre monte une vapeur d’encens Et des parfums d’Extase. Si nous fermions — disent-ils — cette fenêtre qui gêne notre extase ?