L’Âne et le Chien
Jean de La Fontaine
Fables — 1678
Il se faut entr’ayder, c’est la loy de nature :
L’Asne un jour pourtant s’en moqua :
Et ne sçais comme il y manqua ;
Car il est bonne creature.
Il alloit par pays accompagné du Chien,
Gravement, sans songer à rien,
Tous deux suivis d’un commun maître.
Ce maistre s’endormit : l’Asne se mit à paître :
Il estoit alors dans un pré,
Dont l’herbe estoit fort à son gré.
Point de chardons pourtant ; il s’en passa pour l’heure :
Il ne faut pas toûjours estre si délicat ;
Et faute de servir ce plat
Rarement un festin demeure.
Nostre Baudet s’en sceut enfin
Passer pour cette fois. Le Chien mourant de faim
Luy dit : Cher compagnon, baisse-toy, je te prie ;
Je prendray mon disné dans le panier au pain.
Point de réponse, mot ; le Roussin d’Arcadie
Craignit qu’en perdant un moment,
Il ne perdist un coup de dent.
Il fit long-temps la sourde oreille :
Enfin il répondit : Amy, je te conseille
D’attendre que ton maistre ait fini son sommeil ;
Car il te donnera sans faute à son réveil
Ta portion accoûtumée.
Il ne sçauroit tarder beaucoup.
Sur ces entrefaites un Loup
Sort du bois, et s’en vient ; autre beste affamée.
L’Asne appelle aussi-tost le Chien à son secours.
Le Chien ne bouge, et dit : amy, je te conseille
De fuir en attendant que ton maistre s’éveille ;
Il ne sçauroit tarder ; détale viste, et cours.
Que si ce Loup t’atteint, casse-luy la machoire.
On t’a ferré de neuf ; et si tu me veux croire,
Tu l’étendras tout plat. Pendant ce beau discours
Seigneur Loup étrangla le Baudet sans remede.
Je conclus qu’il faut qu’on s’entrayde.