Ballade V (En la forest de longue attente)
Charles d’Orléans
Ballades
En la forest de longue attente,
Chevauchant par divers sentiers
M’en voys, cette année présente,
Ou voyage de Desiriers.
Devant sont allez mes fourriers
Pour appareiller mon logis
En la cité de Destinée ;
Et pour mon cueur et moi ont pris
L’ostellerie de Pensée.
Je mayne des chevaulx quarente
Et autant pour mes officiers,
Voire, par Dieu, plus de soixante,
Sans les bagaiges et sommiers.
Loger nous fauldra par quartiers,
Se les hostelz sont trop petits
Touteffoiz pour une vêprée
En gré prendray, soit mieulx ou pis,
L’ostellerie de Pensée.
Je despens chacun jour ma rente
En maintz travaulx avanturiers,
Dont est Fortune mal contente
Qui soutient contre moi Dangiers ;
Mais Espoirs, s’ilz sont droicturiers
Et tiennent ce qu’ilz m’ont promis,
Je pense faire telle armée,
Qu’aurai, malgré mes ennemis,
L’ostellerie de Pensée.
Prince, vrai Dieu de paradis,
Votre grace me soit donnée,
Telle que treuve à mon devis,
L’ostellerie de Pensée.