Vieilles Servantes Flamandes

Émile Verhaeren

Les Villes à pignons — 1910

Sur le métier des jours systématiques Les servantes, Nornes antiques, Tissent le mal, tissent le bien, Dont est faite la vie égale et mince De la province. Autant de fils, autant de liens ! Et la navette ardente et rude Allant, venant, Trame l’imperméable vêtement Des habitudes. Avec la pâle et vieillotte clarté, De leur cerveau pieux et entêté, Les servantes jugent, blâment ou louent ; Toute la ville est traînée à la barre, Chaque matin qu’un scandale se carre Les deux pieds dans sa boue. Elles serrent, sous leur noir bonnet, La vigilance aiguë et sombre, Et leur œil dur surveille et reconnaît Rien qu’à leur ombre, Tous ceux qui passent, Sur le trottoir d’en face. Ce que disent les murs Ce que dévoilent les fenêtres Leur angoisse veut le connaître. Dessous fangeux, recoins obscurs, Elles flairent comme des chiennes L’existence quotidienne Des plus humbles et des plus hauts ; L’ample ménage du notaire Et la famille du vicaire Et les affaires du bedeau, Tout est raclé sous les limes falotes Et féroces de leurs parlottes. En mantelets profonds et noirs, Le dimanche, elles vont au prêche ; Au temps des offices, le soir, Elles longent, dignes et rêches, L’égout qui luit près du trottoir ; Elles causent et s’attardent sous les poternes En groupements obscurs, Et la lueur oblique des lanternes Double leur geste au long des murs. Dites, avec quel soin, avec quel zèle ! Dites, depuis quel temps ! Elles servent invariablement Un vieux curé maussade et impotent Ou quelque vieille demoiselle ; Ou bien encor, le marguillier, chrétien fervent Qui tous les jours entend la messe Puis s’en revient, par le couvent, Saluer, ponctuellement, La chanoinesse. Ainsi vivent-elles les servantes, là-bas, À Dixmude, Courtrai, Lierre, Deynze ou Termonde, Serrant la vie et mesurant le monde, Avec leur aune vieille ou leur pauvre compas ; Ainsi mènent-elles brouter leurs existences Au petit pré de leurs désirs, Aimant les jours de fête où l’on prie à loisir Et les matins de jeûne où l’on fait pénitence ; Et ne rêvant à rien sinon au clair moment Où l’on célébrera leur bel enterrement Avec le grand drap blanc et les quatre grands cierges Gardant leur corps et affirmant qu’il resta vierge.