À Mistral

Anna de Noailles

Les Vivants et les Morts — 1913

Ô Mistral, la Mireille antique, — Chloé qui dansait dans le thym — Suspend sa flûte bucolique Au vert laurier de ton jardin ! Elle s’approche et te contemple ; Et, dans le vent rapide et pur, C’est toi la colonne du temple, C’est toi l’olivier sur l’azur ! Tu étincelles dans l’espace Par tes airs de pâtre et de roi ; Ton cœur enveloppe ta race Et ton pays descend de toi ! Sous le soleil et les étoiles Tu tiens ta lyre au son hautain, Comme un vaisseau gonfle sa voile Et bondit sur les flots latins ! Le vent bleu, sur la pierre blanche, De ses beaux bras audacieux Trempés dans le parfum des branches, Étale ton nom sous les cieux ! La musique glissante ou vive Baigne et soulève tes pipeaux Comme un fleuve franchit sa rive Et s’étend parmi les roseaux… — Ainsi nous recherchions l’Histoire, L’Hellade avec ses temples roux, Quand c’est toi, la Nef, la Victoire, Et le Grec béni de chez nous ! Et Chloé, fille de Sicile, Retrouve en toi le sol natal ; Son miroir, sa lampe d’argile, Elle les consacre à Mistral, Heureuse, après un si long somme, De voir, dans l’azur et le vent, Que Daphnis, le plus beau des hommes, A pris l’éclat d’un dieu vivant…