Si la Grèce était délivrée

Paul Éluard

Une leçon de morale — 1949

L’ardeur des yeux de ces enfants Dans le dédale du torrent Dans le labyrinthe des flammes Au creux de l’idéal sillon Où l’épi dore la raison Où les cinq sens sont impatients Enfants ces hommes et ces femmes Le cœur battant dans la verdure De nature ils sont éblouis Et leurs paupières sont les rives Du bon soleil et de l’air pur Rives d’un peuple printanier Ils veulent gagner leur pays Gagner leur vie la rassembler La gaspiller dans leur pays Ils joignent l’eau pure et l’ivresse Leurs mains déduisent des palais Du tremblement de la lumière Chaque homme est à construire entier Chaque vallée à féconder Chaque arbre à éclairer d’en bas Demain a l’ardeur du bonheur Plus personne n’a froid la nuit Demain sera chaud d’aujourd’hui. Karayorgis a froid la nuit Il tombe du haut de ses rêves La femme de Karayorgis Est en prison dans son pays Elle est une branche en hiver Elle a froid de ne pas dormir Karayorgis s’est insurgé Depuis longtemps il a conquis Les armes comme des bourgeons Des vieux démons de l’espérance Et je chante Karayorgis Je chante l’amour triomphant Je chante l’immortalité D’un couple en amour et en armes Avouons-le ils sont gardés Par les chansons de leurs amis Qui savent bien le poids des armes Ils font un feu très haut très chaud La faim la soif d’être un sur terre Neige je t’ai menée aux flammes Nous sommes sûrs de nous aimer À tout jamais je vous le jure Moi qui pourtant suis délaissé Moi dont l’image est trépassée Sur le pont noir qui mène à l’aube Même le sang de solitude Même le sang lunaire est pourpre L’amour en sort clair comme un œil La femme rit l’homme respire L’amour se reproduit partout La peur de vivre et de mourir N’obscurcit pas Karayorgis N’obscurcit pas notre avenir Nous caressons toute naissance Rien n’est secret rien n’est passé Viens pour m’aider ô toi que j’aime Et notre toit c’est la durée Couvrant les promesses d’hier Et la moisson sème ses graines Tendresse multiplie passion Un oiscau s’ouvre un nid s’envole Deux bouches joignent leur jeunesse. Si la Grèce était délivrée Des ennemis de tous les hommes Si la nacre était dépouillée De la prison de son écaille De son linceul opaque et gris Si la couleur montrait ses seins Si nous jouions un jeu commun Dans ce monde qui est à tous Un jeu de terres sans limites Un jeu d’azur sans un nuage L’homme retrouverait son souffle Ses buts ses sources son climat. Une étincelle rompt la mort Une goutte d’eau le désert La femme de Karayorgis Au fond des nuits de son supplice A la confiance d’un enfant Que nous faut-il de plus pour vivre.