Les rideaux

Émile Verhaeren

Les Bords de la route — 1895

Sur mes rideaux comme des cieux, Les chimères des broderies Tordent un firmament silencieux ; Les chimères des railleries. Elles flagellent de leurs queues La paix plane des laines bleues Et le sommeil des laines tombantes et lentes Sur les dalles, Mais aussi sur mon cœur. En ces plaines de laines, Dites, me bâtirai-je un asile aux douleurs ? Les douces les bonnes laines comme des mains, Réchaufferaient les cœurs Que froidissent les pleurs humains. Les douces, les bonnes laines sont sûres : Elles feraient le tour de nos blessures Et nous seraient l’apaisement De nos tourments, Brusques, n’étaient ces railleries Des chimères des broderies Et leurs langues perforant l’air Et leurs ongles et l’or au clair De leurs ailes diamantaires. Sur mes lentes tapisseries Les chimères de haine et de méchanceté Font des buissons en pierreries. Elles dardent la cruauté des yeux, Qui m’ont troué de leurs regards, Aux jours d’erreurs et de hasards ; Elles ont des ongles aigus et lents Et leurs caprices sont volants Comme des feux à travers cieux ; Bêtes de fils et de paillettes, Faites de stras et de miettes Et de micas de nacre et d’or, Dites comme j’ai peur de leur essor Et crainte et peur de leurs yeux, Couleur d’éclair parmi la mer ! À quoi riment les tissus et les laines Pour les douleurs et pour les peines ? Les lentes laines pour les peines ? Je sais de vieux et longs rideaux, Avec des fleurs et des oiseaux, Avec des fleurs et des jardins Et des oiseaux incarnadins ; De beaux rideaux si doux de joie, Aux mornes fronts profonds Qu’on roule en leurs baisers de soie. Les miens, ils sont hargneux de leurs chimères, Ils sont, mes grands rideaux, couleur de cieux, Un firmament silencieux De signes fous et de haines ramaires. À quoi riment leurs traînes et leurs laines ? Mon âme est une proie Avec du sang et de grands trous Pour les bêtes d’or et de soie ; Mon âme, elle est béante et pantelante, Elle n’est que loques et déchirures Où ces bêtes, à coupables armures D’ailes en flamme et de rostres ouverts, Mordent leur faim par au travers. À quoi riment les tissus et les laines Pour y rouler encor mes peines ? Les jours des douleurs consolées, Avec des mains auréolées, Et la pitié comme témoin, Ces jours de temps lointains, comme ils sont loin ! Mon âme est désormais : celle qui s’aime, À cause de sa douleur même, Qui s’aime en ces lambeaux Qu’on arrache d’elle en drapeaux De viande rouge. Les chimères de soie et d’or qui bouge, Qu’elles griffent les laines De mes rideaux à lentes traînes, Il est trop tard pour que ces laines Me soient encore ainsi qu’haleines.