Qui se plaint du sommeil ?

Anna de Noailles

L’Honneur de souffrir — 1927

Qui se plaint du sommeil ? Qui gémirait : « Je dors, Interrompez ma paix limpide et sans mémoire ! Qu’on me rende l’éther agité du dehors, Les amours menacés, l’insuffisante gloire ! » — Et c’est pourtant ainsi que parle l’insensé, Lorsque, n’ayant jamais de noble lassitude, Il ne peut concevoir que son être ait cessé, Guéri de tout espoir et de toute habitude. — Quoi ! l’âme sans répit, le corps ressuscité ? Revoir le ciel changeant, retrouver la cité ? Jouer sur le risible ou tragique théâtre Du sort, lutteur sournois autant qu’opiniâtre ? Sentir se mélanger, pour de lascifs débats, La fierté du désir et les esprits d’en bas ? Ne jamais oublier la cime inaccessible ! — Pour qu’ils craignent ainsi la bonté de la mort, L’arrivage assoupi, la fixité du port, Le désirable don d’être enfin insensible, Douleur, suis-je donc seule à vous servir de cible ?