Marie

Marceline Desbordes-Valmore

Élégies, Marie et romances — 1819

Ne le croyez, si l’on vous dit, un jour : On meurt d’amour. Lise, en pleurant, le demande à sa mère : S’il m’en souvient, dit la vieille bergère, Il fait du mal. — Mais elle dit plus bas : On n’en meurt pas. C’est que Colin me disait, l’autre jour : Je meurs d’amour ! Colin est mort ! s’écria la bergère ; Il n’est pas mort. — Mais il mourra, ma mère. Non, mon enfant, reprit-elle plus bas : On n’en meurt pas. Pour mieux t’aimer, qu’il dise encore, un jour : On meurt d’amour. Ce mal ressemble aux épines légères Qui sont aux fleurs : c’est l’attrait des bergères. Béni soit Dieu, dit Lise alors tout bas : On n’en meurt pas. Viens donc, viens donc vite, bergère ; La noce est au hameau. Va danser ; laisse-moi, ma chère, Pleurer près de mon troupeau. Viens, viens ; mets des fleurs sur ta tête, On en doit aux Amours. Hélas ! les Amours pour la fête Ont oublié mes atours. L’église est déjà disposée ; Vois le pasteur venir. Tant mieux pour l’heureuse épousée Que le pasteur va bénir. Elle est riche la pastourelle, Lubin lui doit son sort. Qu’il l’épouse donc, l’infidèle ! Moi j’épouserai la Mort. L’Amour changera ton envie ; Attends-le comme moi. J’ai seize ans : je quitte la vie… Il m’a blessée avant toi. Nos bergers, pour venger tes charmes, T’appellent sous l’ormeau. Celui qui fait couler mes larmes, N’était-il pas le plus beau ? Cet Amour, si doux au village, N’est-il pas éternel ? Va le demander au volage Qui me renonce à l’autel. À demain donc, pauvre bergère, Je reviendrai te voir. Demain je serai sous la terre… Viens me dire adieu ce soir. Un étranger vint un jour au bocage ; On célébrait la noce de Julien : Je crus qu’Amour arrivait au village, Et mon regard s’arrêta sur le sien. On l’entoura ; moi je restai muette : Il fit danser l’épouse de Julien. Le bouquet blanc tomba du sein d’Annette, Et je tremblai qu’il ne donnât le sien. Qu’elle est heureuse, Annette, mon amie ! Pour son époux elle a nommé Julien. Quel nom, me dis-je, embellira ma vie, Si l’étranger ne m’apprend pas le sien ? Il m’aborda : Dieu ! que j’étais craintive ! Il me parla du bonheur de Julien. En rougissant je m’éloignai pensive ; En m’éloignant mon cœur chercha le sien. Il me suivit ; je ne pus m’en défendre ; Il était tendre et plus beau que Julien. Sa voix tremblait ; mais si j’ai su l’entendre, Notre hameau sera bientôt le sien. Olivier, je t’attends ; déjà l’heure est sonnée : Je viens de tressaillir comme au bruit de tes pas. Le soleil qui s’éteint va clore la journée ; Ici j’attends l’Amour, et l’Amour ne vient pas. Le berger lentement regagne sa demeure. Tout est triste au vallon ; Olivier n’est pas là ! De notre rendez-vous lui-même a fixé l’heure : Je n’avais rien promis, et pourtant me voilà. Adieu, mon Olivier, je m’en vais au village ; Pour toi je l’ai quitté ; j’y retourne sans toi. Demain pour t’excuser tu viendras au bocage ; J’y laisse mon bouquet, il parlera pour moi. Que n’as-tu comme moi pris naissance au village ! Que n’as-tu pour tout bien un modeste troupeau ! Olivier ! les trésors d’un brillant héritage Valent-ils le bonheur que t’offrit le hameau ? Sans regret, tu l’as donc quitté ce simple asile ! Le calme pour le bruit, et les champs pour la cour ! Tes beaux jours, Olivier, couleront à la ville, Et moi dans un hameau je vais mourir d’amour. Si jamais au village un regret te ramène, Si tes pas incertains s’égarent au vallon, Tu verras nos deux noms gravés sur le vieux chêne, Et le cœur qui t’aima, couvert d’un froid gazon. Comme la fleur des bois qui se dessèche et tombe, Le soir d’un jour brûlant verra finir mon sort ; Et notre bon pasteur écrira sur ma tombe : « Olivier ! ne plains pas la douleur qui s’endort. » Marguerite, fleur de tristesse, Je t’aime mieux qu’une autre fleur : De ma jeune et simple maîtresse Ne m’offres-tu pas la candeur ! L’auréole qui te couronne Attire et repose les yeux ; Le doux éclat qui l’environne Est l’aimant d’un cœur malheureux. Ruisselet, dont l’eau calme et pure Parle tout bas au voyageur, Le bruit égal de ton murmure Est moins égal que son humeur : Ton onde ranime en sa course Le tremble et le frêle roseau ; Ainsi, sa belle âme est la source, Chaque jour, d’un bienfait nouveau. Et vous qui gémissez encore Du doux gémissement des bois, Triste écho, votre voix sonore Est moins sonore que sa voix ! Si vous plaignez ma rêverie, Répétez l’accent du malheur ; Rendez-moi le nom de Marie, Et soyez l’écho de mon cœur ! « Peux-tu dormir, paresseuse bergère ! Dans ton laitage a-t-on mis des pavots ? Éveille-toi ! l’alouette légère Chante le jour et l’heure des travaux. » « Non, non, ma sœur, ce n’est point l’alouette ; Elle sommeille avec son chant d’amour : C’est un berger dont la tendre musette Durant la nuit te fait rêver au jour. » « Ouvre les yeux ! vois l’étoile brillante Qui vient chercher le pasteur matinal. Son doux rayon chasse la nuit brûlante, Et du ruisseau fait blanchir le cristal. » « Non, le rayon qui perce la feuillée, D’aucun pasteur n’avance le réveil ; Et cette lampe éclaire, en sa veillée, L’impatient qui trouble ton sommeil. » « Quoi ! ta paupière est encore accablée, Tu dors !… Pour toi la nuit règne toujours. Mais nos bergers causent dans la vallée, Et ta lenteur fait déjà leur discours. » « Non ! c’est l’écho qui m’appelle dormeuse. Tous les bergers ne sont pas amoureux ! Je n’en vois qu’un… et je suis si peureuse ! J’irai, ma sœur, quand il en viendra deux. » La chanson du pêcheur A frappé le rivage ; Et les échos en chœur L’ont portée au bocage. Berger, réveillez-vous ! Cherchez votre bergère ; Elle est au rendez-vous, Peut-être sans sa mère. Suivez ce bel agneau, Messager de tendresse ; Il rejoint son troupeau, Rejoignez sa maîtresse ! Si vous cherchez l’Amour, Belles de haut parage, Abandonnez la cour, Et venez au village.