Dans l’adolescence

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Je me souviens d’un jour de ma seizième année, Où, malade et pensant mourir, Je sentais s’installer sur mon âme étonnée Le destin qui fait obéir. Du fond de ma douleur physique et terrassante, Qu’un médicament apaisait, J’entendais soupirer ma mère pâlissante, Qui pleurait et qui se taisait. Je regardais les cieux par la fenêtre ouverte ; Le cèdre bleu, d’un si haut jet. Reposait sur le soir ses branchages inertes Qui semblaient prier. Je songeais. Des oiseaux aux longs cris allaient rafler dans l’ombre Les derniers parfums engourdis, Deux étoiles naissaient, humectant l’azur sombre, Je me disais : « Le Paradis C’est de suivre l’oiseau et de joindre l’étoile Et d’appartenir à l’éther. » Et mes forces cédaient comme on défait un voile, Je me mélangeais avec l’air. J’entendis un râteau faire au bord des pelouses, Parmi les graviers murmurants. Son bruit lisse et perlé. Je n’étais pas jalouse De la vie, en mon cœur mourant ! J’étais astre, feuillage, aile, parfum, nuage, Doux chant du monde ralenti, Mon âme recouvrait son tendre parentage En touchant les cieux arrondis. — Puissé-je ainsi mourir, sans crainte et sans supplice, Le soir calme d’un jour d’été, Et retrouver, au bruit d’un jardin qu’on ratisse, Cette païenne sainteté !…