Je te revois encor, pauvre chère maison

Amélie Gex

Poésies — 1879

Je te revois encor, pauvre chère maison, Que les vents habitaient dans la froide saison ! Le toit rouge où le givre, en hiver, étincelle ; La gouttière où s’abreuve, en été, l’hirondelle ; Le vieux volet qui geint sur le gond tout rouillé ; Le mur gris qui se fend par le temps éraillé… Je revois la fenêtre où la vitre irisée Se mouillait, au matin, d’une larme rosée ; Le cep dont les rameaux, tout chargés de raisins, En festons tortueux, grimpaient chez nos voisins ; Et l’escalier branlant toujours veuf d’une marche ; Et le noyer courbé comme un vieux patriarche ; Le jardin, le verger, la fontaine, l’étang, Les deux saules pleureurs où s’abritait un banc. Ô matins pleins d’azur ! ô beaux soirs pleins de rêves ! Ô soleil d’autrefois, tout joyeux tu te lèves Quand mon regard se plonge en ces brumeux lointains Où dort le souvenir des bonheurs enfantins ! Oh ! qui nous les rendra cès heures envolées ! Les blanchies visions de nos nuits étoilées ! Le mirage doré d’un espoir triomphant Qui planait, doux rayon, sur notre front d’enfant ! Qui nous rendra ces jours de paix et de lumière !… Le baiser maternel ouvrant notre paupière À l’heure où le soleil, frappant à chaque seuil, Eveille pour chanter le merle et le bouvreuil !… . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vous, les anges du rire, ô chères têtes blondes, Enfants qui vous lassez en courses vagabondes À poursuivre à travers les ondoyants sillons, Dans leur vol inégal, tous les bleus papillons, Savez-vous le bonheur qu’un de vos cris rappelle À l’âme qui souvent sous la douleur chancelle, Et quelle aube sereine, un instant, plane et luit Sur le front du penseur quand, à votre doux bruit, Le vent du souvenir sur ses ailes lui porte Les parfums oubliés de sa jeunesse morte !