Ballade XXXIX
Charles d’Orléans
Poème de la prison
Se je povoye mes souhais
Et mes soupirs faire voler,
Si tôt que mon cueur les a fais,
Passer leur feroye la mer
Et vers celle, tout droit aller,
Que j’aime du cueur si tresfort,
Comme ma liesse mondaine,
Que je tendray jusqu’à la mort
Pour ma maîtresse souveraine.
Hélas ! la verray je jamais ?
Qu’en dittes vous, tresdoulx Penser ?
Espoir m’a promis ouil, mais
Trop long temps me fait endurer ;
Et, quant je lui viens demander
Secours à mon besoing, il dort.
Ainsi suis chacune semaine
En maint ennui, sans réconfort,
Pour ma maîtresse souveraine.
Je ne puis demourer en paix,
Fortune ne m’y veut laissier ;
Au fort, à présent je me tais
Et vueil laisser le temps passer.
Pensant d’avoir, au par aller.
Par Léauté où mon ressort
J’ai mis, de Plaisance l’estraine,
En guerdon des maux qu’ai à tort
Pour ma maîtresse souveraine.