Les deux Perroquets, le Roi et son fils

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Deux Perroquets, l’un pere et l’autre fils, Du rost d’un Roy faisoient leur ordinaire. Deux demi-dieux, l’un fils et l’autre pere, De ces oyseaux faisoient leurs favoris. L’âge lioit une amitié sincere Entre ces gens : les deux peres s’aimoient ; Les deux enfans, malgré leur cœur frivole, L’un avec l’autre aussi s’accoûtumoient, Nourris ensemble, et compagnons d’école. C’estoit beaucoup d’honneur au jeune Perroquet ; Car l’enfant estoit Prince et son pere Monarque. Par le temperament que luy donna la parque, Il aimoit les oyseaux. Un Moineau fort coquet, Et le plus amoureux de toute la Province, Faisoit aussi sa part des delices du Prince. Ces deux rivaux un jour ensemble se joüans, Comme il arrive aux jeunes gens, Le jeu devint une querelle. Le Passereau peu circonspec, S’attira de tels coups de bec, Que demy mort et traisnant l’aisle, On crut qu’il n’en pourroit guerir Le Prince indigné fit mourir Son Perroquet. Le bruit en vint au pere. L’infortuné vieillard crie et se desespere. Le tout en vain ; ses cris sont superflus : L’oyseau parleur est déjà dans la barque : Pour dire mieux, l’oiseau ne parlant plus Fait qu’en fureur sur le fils du Monarque Son pere s’en va fondre, et luy creve les yeux. Il se sauve aussi-tost, et choisit pour azile Le haut d’un Pin. Là dans le sein des Dieux Il gouste sa vengeance en lieu seur et tranquille. Le Roy luy-mesme y court, et dit pour l’attirer ; Amy, reviens chez moy : que nous sert de pleurer ? Haine, vengeance et deuil, laissons tout à la porte. Je suis contraint de déclarer, Encor que ma douleur soit forte, Que le tort vient de nous : mon fils fut l’agresseur : Mon fils ! non ; C’est le sort qui du coup est l’autheur. La Parque avoit écrit de tout temps en son livre Que l’un de nos enfans devoit cesser de vivre, L’autre de voir, par ce malheur. Consolons-nous tous deux, et reviens dans ta cage. Le Perroquet dit : Sire Roy, Crois-tu qu’aprés un tel outrage Je me doive fier à toy ? Tu m’allegues le sort ; prétens-tu par ta foy Me leurrer de l’appast d’un profane langage ? Mais que la providence ou bien que le destin Regle les affaires du monde, Il est écrit là-haut qu’au faiste de ce pin Ou dans quelque Forest profonde J’acheveray mes jours loin du fatal objet Qui doit t’estre un juste sujet De haine et de fureur. Je sçay que la vengeance Est un morceau de Roy, car vous vivez en Dieux. Tu veux oublier cette offense : Je le crois : cependant, il me faut pour le mieux Éviter ta main et tes yeux. Sire Roy mon amy, va-t’en, tu perds ta peine, Ne me parle point de retour : L’absence est aussi bien un remede à la haine Qu’un appareil contre l’amour.