Rêverie

Guillaume Apollinaire

Poèmes à Lou — 1955

Ici-bas tous les lilas meurent Je rêve aux printemps qui demeurent Toujours Ici-bas les lèvres effleurent Sans rien laisser de leur velours Je rêve aux baisers qui demeurent Toujours I Le vrai mon Enfant c’est ton Rêve Tout meurt mon Cœur la joie est brève Ici Mais celui que l’Amour élève Est délivré de ce souci Pour lui toujours dure le Rêve Ici Amours passés fleur qui se fane Illusion pour le profane Mais nous Broutons la Rose comme l’Âne Rose qui jamais ne se fane Pour nous II Un seul bouleau crépusculaire Sur le mont bleu de ma Raison Je prends la mesure angulaire Du cœur à l’âme et l’horizon C’est le galop des souvenances Parmi les lilas des beaux yeux Et les canons des indolences Tirent mes songes vers les cieux III Ton amour ma chérie m’a fait presqu’infini Sans cesse tu épuises mon esprit et mon cœur Et me rends faible comme une femme Puis comme la source emplit la fontaine Ton amour m’emplit de nouveau De tendre amour d’ardeur et de force infinie IV C’était un temps béni nous étions sur les plages — Va-t’en de bon matin pieds nus et sans chapeau — Et vite comme va la langue d’un crapaud Se décollaient soudain et collaient les collages Dis l’as-tu vu Gui au galop Du temps qu’il était militaire Dis l’as-tu vu Gui au galop Du temps qu’il était artiflot À la guerre C’était un temps béni le temps du vaguemestre — On est bien plus serré que dans un autobus — Et des astres passaient que singeaient les obus Quand dans la nuit survint la batterie équestre Dis l’as-tu vu Gui au galop Du temps qu’il était militaire Dis l’as-tu vu Gui au galop Du temps qu’il était artiflot À la guerre C’était un temps béni jours vagues et nuits vagues Les marmites donnaient aux rondins des cagnats Quelque aluminium où tu t’ingénias A limer jusqu’au soir d’invraisemblables bagues Dis l’as-tu vu Gui au galop Du temps qu’il était militaire Dis l’as-tu vu Gui au galop Du temps qu’il était artiflot À la guerre