Strophes alternées

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

Je n’ai qu’un tout petit jardin Entre quatre murs où le lierre Qui les disjoint et les soutient Rampe et monte en griffant la pierre. Les parterres y sont étroits Du buis en bordure aux allées Qui se coupent et font la croix, Toutes droites et bien sablées. Quand on y marche, de grands houx Vous égratignent au passage Délicatement la main ou Luisent durement au visage. Un dur silence noir et vert Emplit ce jardin sans fontaine D’une sobre beauté d’hiver, Inflexible, grave et certaine. Pas de bassin qui mire en l’eau Un peu de ciel et où l’on suive Le vol inverse d’un oiseau Par son ombre ailée et furtive. Et pas d’abeilles en été Dans ce jardin mélancolique Qui vienne goûter l’âpreté De ce feuillage métallique ; Tu ne respireras en lui Rien qu’une odeur amère et forte De cyprès, de myrte et de buis Sans fleur née et sans feuille morte. Je n’ai derrière ma maison Qu’un petit coin de terre jaune Ou verte selon la saison Et diversement monotone. Un seul arbre y pousse et déjà Son étroite fraîcheur est grande. Juste assez pour que, passant là, Je puisse à son ombre m’étendre. Et son feuillage est si léger Qu’au moindre souffle dont il tremble J’entends frémir et voltiger L’essaim de ses feuilles ensemble. Qu’un seul oiseau y chante et tout L’arbre harmonieux s’en égaie, Et, lorsque je me tiens debout, Je puis voir par dessus la haie. Et l’horizon est tout autour… Mais mon cœur ici se repose Dans le parfum d’un même amour Et l’amour d’une seule rose.