Le langage des couleurs

Paul Éluard

Une leçon de morale — 1949

Je vous connais couleurs des hommes et des femmes Fleurs fraîches fruits pourris halos décomposés Prismes musiciens brouillards fils de la nuit Couleurs et tout est vif qui m’ouvre grand les yeux Couleurs et tout est gris qui me donne à pleurer Couleurs de la santé du désir de la peur Et la douceur d’aimer répond de l’avenir Couleurs crime et folie et révolte et courage Et le rire partout dénudant le bonheur Et parfois la raison qui nous vomit stupides Et toujours la raison qui nous recrée sublimes Le battement du sang par les chemins du monde Couleurs le désespoir a beau creuser la nuit Les mystères noircir jusqu’à l’os l’insomnie Des rêves se font jour qui sont beauté bonté D’un côté de mon cœur la misère subsiste De l’autre je vois clair j’espère et je m’irise Je reflète fertile un corps qui se prolonge Je lutte je suis ivre de lutter pour vivre Dans la clarté d’autrui j’érige ma victoire.