Les mains

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Mes mains ont la douceur, la tiédeur et l’éclat Des sources blanches sous les fraises ; Elles sont quelquefois comme un bol délicat En porcelaine japonaise. Pour avoir tant touché les plantes des forêts Avec des caresses légères, Elles ont conservé dans leurs dessins secrets Le corps des petites fougères. – Mes mains, pour le plaisir qu’avec vous je cherchais En vous enfonçant dans des roses, Vous êtes tous les jours comme deux beaux sachets Où l’odeur du monde repose. Mais pour les durs tourments que vous avez connus En vous appuyant sur ma tête, Les soirs où notre cœur était saignant et nu Ah ! quelle peine vous me faites ! Et vous serez un jour, mes douces mains, mes doigts, Glacés comme la blanche opale, Comme un morceau d’hiver qui meurt au fond des bois, Et comme deux petites dalles. Vous ne tiendrez plus rien, vous en qui le soleil Se glissait et se plaisait d’être ; Vous qui jouiez avec l’aube et l’été vermeil Sur le devant de la fenêtre. Vous qui vous ouvriez comme un bourgeon étroit Que l’été gonfle, écarte, écrase ; Qui fûtes pleines d’âme et d’orgueil, et parfois Pleines de petites extases. – Mes mains qui balancez l’azur, l’espoir, l’effort Comme des bourdons bleus qui sonnent, Et qui servez aussi la Gloire aux lèvres d’or, La douce immortelle personne…