Les jeunes ombres

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Soir de juillet limpide, où nage La nerveuse et brusque hirondelle, Tranquillité du paysage Où le large soleil ruisselle, Ciel d’azur et de mirabelles, Qu’avez-vous fait de leurs visages ? Du visage des jeunes morts Dissous dans vos fluidités ? De ces beaux morts qui sont montés Par les fermes et fins ressorts Du vif printemps et des étés, Dans les feuillages frais et forts De la terrestre éternité ? Agile et scintillante sève Dont la Nature est composée, Qu’avez-vous fait de tous ces rêves Qui se bercent et se soulèvent Et se déposent en rosée Dans l’ombre froide et reposée ? Ces morts sont la pulpe du jour, Ils sont les vignes et les blés, Leurs saints ossements assemblés Ont, par un végétal détour, Comblé l’espace immaculé. — Mais le terrible et doux amour Que proclame tout l’univers, Le désir jubilant et sourd, Les sanglots dans les bras ouverts. Le plaisir de pleurs et de feu, Ces grands instants victorieux Qu’aucune autre gloire n’atteint, Où l’homme s’égale au Destin, Et de son être fait jaillir Le puissant et vague avenir, Qui les rendra aux morts sans nombre ? — Qui vous les rendra, tristes ombres. Vous dont la multiple unité Languit au ciel des nuits d’été !