Ils m’ont dit

Francis Jammes

Le Deuil des primevères — 1901

Ils m’ont dit : « Il faut chanter la vie à outrance ! » … Parlaient-ils des ménétriers ou des noix rances ? ou des bœufs clairs dressés hersant avant l’orage ? ou de la tristesse du coucou dans les feuillages ? — « Pas de pitié ! Pas de pitié ! » me disaient-ils. … J’ai mis un hérisson blessé par un gamin dans mon vieux pardessus et puis dans un jardin, sans m’inquiéter davantage de leurs théories. Je fais ce qui me fait plaisir, et ça m’ennuie de penser pourquoi. Je me laisse aller simplement comme dans le courant une tige de menthe. J’ai demandé à un ami : Mais qui est Nietzsche ? Il m’a dit : « C’est la philosophie des surhommes. » — Et j’ai immédiatement pensé aux sureaux dont le tiède parfum sucre le bord des eaux et dont les ombres tout doucement dansent, flottent. Ils m’ont dit : « Pourrais-tu objectiver davantage ? » J’ai répondu : « Oui…peut-être… Je ne sais pas si je sais. » Ils sont restés rêveurs devant tant d’ignorance, et moi je m’étonnais de leur grande science.