Si je ne finoye de dire
Christine de Pizan
Lays
Se je ne finoye de dire
Et d’écrire,
Je ne pourroie suffire,
Amis, pour louer assez,
En cent ans voire passez,
Votre bonté, n’a descripre
Vo beaulté ou l’en se mire,
N’a redire
N’y a, si sont amassés
En vous tous biens entassez
Ou grâce et honneur se tire.
N’il n’est royaume n’empire
Ou élire
On peüst tel, n’oÿ lire
N’ai des vaillants trespassez
Tant de bien, vous effassez
Leur grant vaillance, beau sire ;
Car le monde se remire
Et désire
Vous qui tous vices cassez
Ne du bien n’êtes lassez
Nul temps, n’on n’en puet médire.
Et quant vous êtes si parfait
Que chacun loe votre fait
Et dit que vous n’avez pareil
Ne qu’oncques nul n’y vid meffait,
Mais cil qui les despris reffait,
Plein de sens et de bon conseil
Enluminant com le soleil
Qui toutes ténèbres deffait,
Et ou prouece a son recueil,
La porte de joye et le sucil
Et cil qui les nobles reffait.
Ne vous dois je de cuer parfait
Amer et m’esjoïr de fait
D’avoir ami si a mon vueil,
Bon, noble et preux, qui het tort fait,
Ne qui n’a riens de contrefait,
Bel, jeune et doulz, plaisant a l’ueil,
Franc, courtois et de doulz accueil,
Si bon que ou monde n’a si fait
Humain, très humble, sans orgueil ;
Si puis dire, nul n’en ait dueil.
Cil qui tout bien met a effait.
Et se m’amour vous dois nommer
N’ami clamer
Et reclamer,
Sachiez que j’en fais mon devoir
Si bien qu’on ne m’en doit blâmer ;
Car affermer
Et confirmer
Amours a fait par estouvoir
Mon cuer en vous, si que mouvoir
Pour nul avoir
Celui vouloir
Je ne pourroie. Ains a la mer
Osteroie trestout l’amer ;
Doulçour avoir,
Et remouvoir
Li ferais et s’iaue toloir
Entièrement, et reprimer
Son flo que l’en voit escumer,
Toute semer
Et enflammer
S’arene, et que fable fut voir,
Le monde de nouvel former,
Fondre, entamer
Et refformer
Pierres dures, et feu plouvoir,
Les estoilles toutes ardoir,
Que main fut soir,
Sans desmouvoir
Tout l’umain siècle consommer,
Paître le monde, et affermer
Et apparoir
Que blanc fut noir
Ferais, ainçois que desmouvoir
Me peiisse de vous amer.
Car vous êtes la joye
Qui me resjoye
Et avoye
A tout bien,
Ne sans vous ne pourroie
Et ne vouldroie
Ne saroie
Valoir rien,
Et pour ce a vous emploie
Toute et ottroye
L’amour moye ;
Car sais bien
Que vous êtes la voie
Qui me ravoie,
Ne m’esjoye
Autre rien,
Et c’est ce qui m’apoye
Ou que je soye.
Mais que voie
Vo maintien.
Si n’en cuide être deceüe
Car je me suis apperceüe
Que vous m’aimez de cuer entier ;
Car par long temps m’avez sceüe
Et quant j’ai bien l’amour sceüe,
Qui n’est pas depuis avantier
Encommenciée, et que métier
Vous était que fut receüe
Votre amour ou pou exploitier
Postés long temps par nul sentier,
Lors fu votre amour conceüe
En moi qui si bien m’a sceüe
Que mon cuer de joye est rentier.
Car par seulement la veüe
Avoir de vous je suis peüe
De quanque on pourrait souhaidier
D’autre bien, car j’ai esleüe
Ma joye en vous, chose est deüe
De vous amer, c’est doulz métier
Ou l’on apprent a accointier
Tout honneur ; si suis pourveüe
D’ami loyal, au mien cuidier.
Qui de moi fait tout mal vuidier.
S’en lo Amour par qui eüe
Ai votre amour et qui meüe
M’a a l’amer encommencier.
Et puis qu’Amours nous a joins
Ensemble et conjoins,
Soient nos soins,
Et près et loin,
Amis, de loiaument
Nous entr’amer et tous besoins
Et tous amers poins,
Se sommes poins
De durs poins,
Nous porterons doucement
Et vivrons joyeusement
Et très liement
Gaiement
Car nous serons enoins
De doulz espoir qui fermement
Et très purement
Finement
Nous soustendra a ses poins.
Et d’ainsi nos jours user
Sans mal user
Nulz ne pourra accuser
De nul meffait notre vie,
Ne sur nous nul mal causer
Ne gloser,
Car sur nul n’arons envie
Ne vouloir d’autre encuser
Pour nous excuser.
Car de tous poins assouvie
Leesce en notre penser
Sera, par quoi ert ravie,
Sans nul offenser,
Tristece qui gent dévie.
De nous, qui fausser
Ne voulons, ainçois plevie,
Sans nul jour cesser,
Avons foi vraie assouvie.
Et pour tant se mesdisans
Pour nous grever
Vont disant leurs moz cuisans
Par controuver
Ne devons pas être aver
Des trésors doulz, advisans,
Qu’Amours aux amans trouver.
Par esprouver,
Fait sur tous biens reluisans,
Et qui sauver
Pevent de tous maux nuisans
Sans emblasver.
Si n’en soions pas exans ;
Pour quoi laver
ous en devons, quant lever
En joye plus de dix ans
Nous puet li moins souffisans
Des biens, prouver
Le puis par tous poursuivans,
Sans controuver.
Et s’en contrée longtaine
Votre noblesse vous mène
Et la prouece haultaine,
Qui vo noble cuer demeine,
Ce me sera moult grant peine ;
Mais je prendrai réconfort
En ce que je suis certaine
Que de vraie amour certaine,
Plus qu’autre chose mondaine,
Ne que Paris belle Heleine,
Comme dame souveraine,
M’aimez de tout votre effort.
Et combien que de dueil pleine
Seray nuit, jour et semaine,
Et tout le temps triste et vaine,
Sans être lie ne saine,
En pire point qu’en quartaine,
Ce me soustendra au fort
Que, se Dieux tôt vous rameine,
Oncques si joyeuse estraine
N’ot dame, noble ou villaine,
Com j’aurai, ne chastellaine,
Quant tendray en mon demaine
Vous que j’aime sur tous très fort.
Si vous pri, ma vraie amour,
Ma doulçour,
Mon bien, ma paix, ma vigour,
Mon retour,
La riens que j’aime le mieulx,
Qu’en tous lieux
Gai, jolis, joieux tousjour,
Sans mal tour,
Soyez et plein de baudour,
Pour m’amour ; car se m’aist Dieux,
Pour vous sera mon atour
Par honnour
Gai, jolis, gent et joyeux.
Si me tendray sans tristour
Ne doulour ;
Car vos amoureux bcaulz yeulz
Tous mes dieux
Gariront par leur vigour.
De vous venrti la savour
Par quoi mes jours seront tieulx.
Amis, de mes maux le mire,
Qui sans ire
Me tenez et sans deffrire,
De qui les grands biens tauxes
Ne pourraient ne pensez
Être, car tout lire a tire