Le Berger et son troupeau
Jean de La Fontaine
Fables — 1679
Quoy ? toûjours il me manquera
Quelqu’un de ce peuple imbecille !
Toûjours le Loup m’en gobera !
J’auray beau les compter : ils estoient plus de mille,
Et m’ont laissé ravir nostre pauvre Robin ;
Robin mouton qui par la ville
Me suivoit pour un peu de pain,
Et qui m’auroit suivy jusques au bout du monde.
Helas ! de ma musette il entendoit le son :
Il me sentoit venir de cent pas à la ronde.
Ah le pauvre Robin mouton !
Quand Guillot eut finy cette oraison funebre
Et rendu de Robin la memoire celebre,
Il harangua tout le troupeau,
Les chefs, la multitude, et jusqu’au moindre agneau,
Les conjurant de tenir ferme :
Cela seul suffiroit pour écarter les Loups.
Foy de peuple d’honneur ils luy promirent tous,
De ne bouger non plus qu’un terme.
Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton,
Qui nous a pris Robin mouton.
Chacun en répond sur sa teste.
Guillot les crut et leur fit feste.
Cependant devant qu’il fust nuit,
Il arriva nouvel encombre,
Un Loup parut, tout le troupeau s’enfuit.
Ce n’estoit pas un Loup, ce n’en estoit que l’ombre.
Haranguez de méchans soldats,
Ils promettront de faire rage ;
Mais au moindre danger adieu tout leur courage :
Vostre exemple et vos cris ne les retiendront pas.