Pour d’autres . IV: Lisbeth

Victor Hugo

Les Chansons des rues et des bois — 1865

Le jour, d’un bonhomme sage J’ai l’auguste escarpement ; Je me conforme à l’usage D’être abruti doctement. Je me scrute et me dissèque, Je me compare au poncif De l’homme que fit Sénèque Sur sa table d’or massif. Je chasse la joie agile. Je profite du matin Pour regarder dans Virgile Un paysage en latin. Je lis Lactance, Ildefonse, Saint Ambroise, comme il sied, Et Juste Lipse, où j’enfonce Souvent, jusqu’à perdre pied. Je me dis : Vis dans les sages. Toujours l’honnête homme ouvrit La fenêtre des vieux âges Pour aérer son esprit. Et je m’en vais sur la cime Dont Platon sait le chemin. Je me dis : Soyons sublime !.. Mais je redeviens humain, Et mon âme est confondue, Et mon orgueil est dissous, Par une alcôve tendue D’un papier de quatre sous, Et l’amour, ce doux maroufle, Est le maître en ma maison, Tous les soirs, quand Lisbeth souffle Sa chandelle et ma raison.