C’est l’Orient dans ma province

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Le jour est tendre, l’air est chaud, Le soleil rit de lieue en lieue, L’azur, sur les maisons de chaux, Met sa caresse lisse et bleue. Ah ! que les jardins sont joyeux ; C’est l’Orient dans ma province, Les fenêtres ouvrent leurs yeux Sous le toit jaune, rose et mince. C’est le Caire et l’Abyssinie Dans ma ville aux vergers luisants, La molle pêche à l’agonie Fait écumer son tiède sang. Le figuier, dont la belle feuille Semble être encore au paradis Pour qu’Ève tremblante la cueille, S’englue au soleil de midi. La douce eau contre le rivage Se caresse nonchalamment, Comme une amante sans courage Qui désespère son amant. Les vibrantes, rouges tomates Ont de délicats flancs pelés Où de leur bouche et de leurs pattes Les frelons demeurent collés. Et les rosiers dans le parterre Font avec ces frelons vermeils Un chant qui ne voudra se taire Qu’après le coucher du soleil… — Ah ! petite et chaude Savoie, Jardin de claire volupté, Toute mon âme vous envoie Son mortel amour de l’été !