À M. A. de L.

Marceline Desbordes-Valmore

Les Pleurs — 1833

Nacelle abandonnée, Errante comme moi, Avec ta destinée ! Tu n’entraînes que toi : Que t’importe l’orage, Libre jouet des vents ? Moi je crains le naufrage ; J’emporte mes enfans ! J’ai vu la voile sombre Qui t’enlève du port ; Et j’ai pleuré de l’ombre Où s’enferme ton sort ; Mais aux vents déchirée, Elle s’égare en vain ; Cette voile est sacrée, Et son but est divin ! Sur la route attristée Où s’envolaient mes jours, Par un charme arrêtée, Je crus l’être toujours : Du sort la folle envie, Vers de lointaines mers Pousse encor de ma vie Les flots toujours amers ! Doucement captivée Au bord d’un nid de fleurs, Sur ma jeune couvée J’ai ri de mes douleurs ; Et l’on trouvait des charmes À mes chants d’autrefois ; Mais ma voix a des larmes, Et j’ai peur de ma voix ! Nacelle fugitive Échappée à ce bord, Une immuable rive Doit nous rejoindre encor : Là, les voiles amies, Calmes dans leurs débris, Reposent endormies Sous d’immortels abris !