Un bosquet d’orangers

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Un bosquet d’orangers sur le bord de la mer ! On croit qu’on se souvient du parfum tendre, amer Qui vient de la divine et blanche fleur de cire Mais si soudain l’on voit, l’on goûte, l’on respire Cette déraisonnable, infatigable fleur Qui, du fond de sa frêle et timide p&Ieur, Répand la plus parfaite odeur qui soit au monde, Le cœur se meurt d’extase et d’ivresse profonde ! Ainsi, des bords de l’Oise au cœur de l’Archipel, Au travers des brouillards, des soleils et du sel, Depuis les premiers jours du temps et de l’histoire, Elle emplit l’univers d’une odorante gloire ! Parfum, dont l’étendue a des élans soudains, Il n’est pas de domaine aimable, de jardins, En Hollande aussi bien qu’en la douce Étrurie Qui, pour l’amour de vous n’aient son orangerie ! Des bergers soupiraient sous ce feuillage obscur, Ténèbres dont le dôme a des fentes d’azur ; L’orange ensoleillait de sa face luisante Les matins de Claros et de l’Ile de Zante, Et voici qu’aujourd’hui, bénissant le printemps, Ce débordant parfum se répand et s’étend Sur le globe qu’embrase un si nombreux arome ! La nue est une alcôve ardente, le fantôme De Vénus chancelante est sur les vents pâmé, Tout désire, tout aime et tout veut être aimé. – Et comme la mer bleue a ses chaudes laitances Qui la font langoureuse, inerte, molle et dense, Les flots de l’air divin sont comblés, sont chargés De l’amoureuse odeur des puissants orangers…