Epistre en forme de Ballade, à ses amis

François Villon

Ayez pitié, ayez pitié de moy, À tout le moins, si vous plaist, mes amis ! En fosse giz, non pas soubz houx ne may, En cest exil ouquel je suis transmis Par fortune, comme Dieu l’a permis. Filles, amans, jeunes, vieulx et nouveaulx ; Danceurs, saulteurs, faisans les piez de veaux, Vifs comme dars, aguz comme aguillon ; Gouffres tintans, clers comme gastaneaux, Le lesserez là, le povre Villon ? Chantres chantans à plaisance, sans loy ; Galans, rians, plaisans en faictz et diz, Coureux, allans, francs de faulx or, d’aloy ; Gens d’esperit, ung petit estourdiz ; Trop demourez, car il meurt entandiz. Faiseurs de laiz, de motets et rondeaux, Quand mort sera vous lui ferez chaudeaux. Il n’entre, où gist, n’escler ne tourbillon ; De murs espoix on luy a fait bandeaux : Le lesserez là, le povre Villon ? Venez le veoir en ce piteux arroy, Nobles hommes, francs de quars et de dix, Qui ne tenez d’empereur ne de roy, Mais seulement de Dieu de Paradiz : Jeuner lui fault dimanches et mardiz Dond les dens a plus longues que ratteaux, Après pain sec, non pas après gasteaux ; En ses boyaulx verse eau à gros bouillon ; Bas enterré, table n’a, ne tresteaulx : Le lesserez là, le povre Villon ? Princes nommez, anciens, jouvenceaulx, Impetrez-moy graces et royaulx sceaux, Et me montez en quelque corbillon. Ainsi se font l’un à l’autre pourceaux, Car, où l’un brait, ilz fuyent à monceaux. Le lesserez là, le povre Villon ?