Ô que tu es heureux, si tu connais ton heure

Joachim du Bellay

Les Regrets — 1558

Ô que tu es heureux, si tu connais ton heure, D'être échappé des mains de cette gent cruelle, Qui sous un faux semblant d'amitié mutuelle Nous dérobe le bien, et la vie, et l'honneur ! Où tu es, mon Dagaut, la secrète rancœur, Le soin qui comme une hydre en nous se renouvelle, L'avarice, l'envie, et la haine immortelle Du chétif courtisan n'empoisonnent le cœur. La molle oisiveté n'y engendre le vice, Le serviteur n'y perd son temps et son service, Et n'y médit-on point de cil qui est absent : La justice y a lieu, la foi n'en est bannie, Là ne sait-on que c'est de prendre à compagnie, À change, à cense, à stock, et à trente pour cent.