KERGLEUZ. A mes amis Louis et Marie de L

Léocadie Hersent-Penquer

Les bluets sont fleuris, les roses sont ouvertes, Les oiseaux sont heureux, les campagnes sont venes, Les essaims bourdonnants vont butiner leur miel, Et moi je vais glaner des rayons de soleil. J'aspire avec ivresse, avec délice et joie La chaude volupté du rayon qui flamboie, Quand le rayon se montre à travers les roseaux Et passe en caressant la surface des eaux. Du plateau que j'habite on domine la plage Et l'on découvre au loin un ravissant village : Rien n'est plus pittoresque à voir, plus curieux Que le mur de rocher qui s'étend sous mes yeux. Ces rochers sont couverts de buissons d'églantines, De mousses, de mûriers et de plantes marines. Le clocher de Saint-Jean paraît dans les récifs Entouré de jardins taillés dans des massifs. Par instants j'aperçois une barque qui passe, Rapide comme un vol qui se perd dans l'espace, Ou bien molle et flexible, ainsi qu'un frais rameau Que le moindre zéphyr fait onduler sur l'eau ; Et j'entends, sans savoir d'où vient cette harmonie, Des sons d'une douceur ineffable, infinie, Comme si la nature avait, dans ce séjour, Des voix pour me parler de bonheur et d'amour. C'est le temps des moissons : la gerbe mûre ondoie, Roule comme un flot d'or sur un tapis de soie, Et tombe de la main des rudes travailleurs Sur un sol tout jonché de luzernes en fleurs. Un laboureur, courbé sur le sillon qu'il fauche, Cause avec un enfant assis sur une roche, Et montre quelquefois à l'enfant sérieux La terre avec les mains, le ciel avec les yeux! Comme si tout bonheur, pour eux, toute espérance Était dans cette seule et noble prévoyance : Le travail pour demain, le travail aujourd'hui, , Et le ciel pour soutien et le sol pour appui ! Une femme à genoux, plus loin parmi les herbes, Entasse les épis et forme ainsi des gerbes, Et, d'ici, je la vois relever, par instant, Son regard calme et doux sur le père et l'enfant. Elle est un peu petite et brune ; elle est vermeille Comme le fruit d'été qui mûrit sur la treille ; Sa chemise de chanvre, attachée à son sein, Découvre tout-son bras aussi brun que sa main. L'Angélus de midi résonne dans l'espace ; Elle appelle. Aussitôt l'enfant court et l'embrasse; Le père les rejoint et tous trois vont s'asseoir Pour prendre leur repas de lait et de pain noir. L'homme, robuste et fier, comme un fils de Bretagne, Est fait pour protéger ses biens et sa compagne, Et l'enfant, qui complète et pare ce tableau, Semble un ange envoyé de Dieu, tant il est beau ! De blonds cheveux dorés entourent son épaule Et lui font une riche et splendide auréole, Ondoyant sous la fraîche haleine des zéphyrs. Ses grands yeux bleus ont l'air d'être deux beaux saphi 1 s Enchâssés dans l'ébène, et, sous des cils de soie, Son regard plein d'éclairs s'adoucit et se noie. Quand son corps s'abandonne et se penche en avant, Comme un roseau qui plie aux caprices du vent, Oh! c'est charmant de voir ses mains, déjà brunies, Par la charité sainte un moment réunies, Cueillir dans le sillon l'avoine et le froment --, Pour le pauvre qui glane et prie!—Oh! c'est charmant! Quand il chante au soleil, les pieds dans la poussière, Environné de jour, de joie et de lumière, Un bel oiseau perché sur le bout de ses doigts, C'est charmant de le voir, gai, comme je le vois! Il joue, en ce moment, avec la vache rousse Et se roule à ses pieds sur un tapis de mousse ; Mais l'animal a l'air de comprendre, en jouant, Qu'il lui faut ménager les forces de l'enfant. Un gros chien, son ami, l'ami de la famille, Veille sur lui, le garde et le suit, et mordille Les poils roux de la vache et puis les blonds cheveux Du maître dont il aime et protège les jeux. Je songe, en regardant ce tableau plein de charmes, Qu'on ne goûte qu'aux champs des plaisirs sans alarmes, Des plaisirs approuvés par le regard de Dieu. Je songe qu'au bonheur de l'homme il faut bien peu! Je songe, en admirant ce tableau qui m'enivre, Qu'il est bien doux d'aimer, qu'il est bien doux de vivre Ici; de savourer ce tranquille bonheur En admirant à deux tous les dons du Seigneur. Kergleuz, août 1860.