Veuillez ouïr en pitié ma complainte

Christine de Pizan

Complaintes amoureuses

Veuillez ouïr en pitié ma complainte, Belle plaisant pour qui j’ai douleur mainte Et que j’aour plus que ne saint ne sainte, Chose est certaine ; Et ne cuidez que ce soit chose fainte, Trés douce flour dont je porte l’emprainte Dedans mon cuer pourtraicte, escripte et painte. Car la grant peine Du mal d’amours qui pour vous me demaine Me grieve tant, de ce vous acertaine, Que plus vivre ne puis jour ne semaine, Dont par contrainte Dire me fault a vous, ma souveraine, Le trés grant faits dont ma pensée est plaine, Bonne, belle, tout le vous dis je a peine Et en grant crainte. Et se je crains, douce dame, a le dire Merveilles n’est, car qui voudrait élire En tout le mond sans trouver a redire Une parfaicte Haute dame pour être d’un empire Couronnée, si devroit il souffrir De vous, souvraine, ou tout honneur se tire ; Maiz, trés doulcette Jouvencelle, que mon cuer tant regraitte, S’amours contraint mon cuer qu’en vous se mette Pour vous servir sans que ja s’en desmette, N’en ayés ire, Pour tant se ne vous vail, flour nouvelette, Rose de may, belle, sade et simplette, A qui serf suis, lige, obligié de debte Ou je me mire. Mais s’il advient que vo valour s’orgueille Contre mon bien, pour ce que pas pareille N’êtes a moi et que ne m’appareille A vo haultece, Je suis perdus se fierté vous conseille Que m’occiez, dangier qui toujours veille Me courra sus, si serait bien merveille Qu’en tel asprece Vesquisse, hélas ! ma dame et ma maîtresse, Mon seul désir, mon espoir, ma déesse ; Pour Dieu merci que ne meure a destresce, Dame, ainçois veuille Votre douceur tôt me mettre en adresse De réconfort quant voyez que ne cesse De vous servir de fait et de promesse Quoi que m’en deuille. Hé ! trés plaisant et amoureux viaire, Doux corselet, de beauté l’exemplaire, Que vraie amour me fait amer et plaire Sur toute chose, Le mal que J’ai je ne vous puis plus taire, Car vo secours m’est si trés neccessaire Que, se ne l’ai, a la mort me fault traire, Ne ne repose. Si en ayez pitié, fresche com rose. Voyez comment tout de plour je m’arrose, Et toute foiz a peine dire l’ose Ne vers vous traire, Tant vous redoubt ; pour ce ai tenue close Ma pensée, mais or vous est déclose ; Car grant amour m’a fait a la parclose Le vous retraire. Hélas ! belle, trop seroie deceu Se le maintien que j’ai en vous veü Tant doux, tant quoi, si humble et qui m’a meu A vous amer, Avait en soi, sans qu’il fut apperceu, Fierté, dangier ; certes ne serait deu Que si trés doux ymage tust peü De fiel amer, Et m’est advis qu’on vous devroit blâmer Se cruaulté qu’on doit tant diffamer Était en vous qu’on doit douce clamer, Car a mon sceu Nulle meilleur de vous n’oy renommer. Ha ! trés plaisant, ou je me vueil fermer, Votre doux cuer a moi ami clamer Soit esmeü. Et m’est advis, belle, se je pouoye Vous demonstrer comment, ou que je soye, Entièrement suis votre et qu’il n’est joie Qui d’autre part Me peust venir, certes je ne pourroye Croire qu’en vous, douce simplete et quoye, N’est tant de bien, et c’est la ou m’apoye Et main et tart ; Et de pitié que vo trés doux regart. Qui de mon cuer a nulle heure ne part Ne dont n’ai bien fors quant je sent l’espart Par quelque voie, Ne confortast le mal dont j’ai grant part ; Mais je ne puis en secret n’en appart Parier a vous, dont mon cueur de deuil part Et en pleurs noyé. Et doncques las ! dont vendroit réconfort A mon las cuer qui meurt par amer fort, Quant ne savez, m’amour, le déconfort Ou pour vous suis Ne comment vous aime de tout mon effort ? Si couvendra que je soie a dur port, Se vraie amour a qui m’attends au fort Tôt n’euvre l’uys D’humble pitié ou a secours je fuys ; Si vous dye comment durer ne puis Pour votre amour ou tout je me suis duys, Soit droit ou tort. Par quoi voyez comment et jours et nuis De tous solas et de joie suis vuys. Se tel secours bien brief vers vous ne truys Vez me la mort ! Car mesdisans tant fort redoubte et crain Que je n’ose parler ne soir ne main N’a nulle heure, dont je suis de deuil plain, A vous, trés belle, Pour votre honneur qui est entier et sain, Ne ja pour moi, vo cuer en soit certain, N’empirera, quel que soit mon reclain, Ains mort cruele Endureray, pour Dieu, ma demoiselle, Ne doubtez point que vous face querelle Fors en honneur. Dieux tesmoing en appelle, Mais je me plain De ce qu’Amours si haute jouvencelle M’a fait amer qu’ouïr n’en puis nouvelle, Se par pitié ne me vient, pour ce a elle Seule m’en claim. Mais puis qu’Amours a voulu consentir Qu’en si haut lieu me meisse sans mentir, Je ne croi pas, quoi que soie martir, Qu’au lonc aller Ne resveille Pitié qui departir Face le mal dont suis au cuer partir. Si me couvient, quoi que j’aie a sentir, Tout mon parler, Mes faits, mes diz, sans riens lui en celer, A vraie amour adrecier, qui voler En vo doux cuer veuille et vous reveler Comment ne tir Fors a tout bien ; ainsi s’Amour mesler S’en veut, plus n’ai besoing de m’adouler, Or veuille tôt vo doux cuer appeler Et convertir. Si couvient dont qu’a Amours m’en attende, Lui suppliant qu’a mon secours entende, Et a Pitié qui sa douce main tende Pour redrecier Mon pauvre cuer, car rien n’est qu’il attende Fors que la mort qui son las corps estende Dedans briefs jours ; pour ce lui prie qu’il tende A avancier Ma guérison, et se veuille adrecier Par devers vous, ma dame, et ne laissier Vo cuer en paix jusqu’à ce qu’eslaissier, Si que j’amende, Veuille le mien et de joie laissier. Humble pitié a ce veuille plaissier Vo bon vouloir pour mon mal abaissier, Joie me rende, Et entendis qu’Amours pour ma besongne S’employera, belle, sans faire alongne, A celle fin qu’encor mieulx vous tesmongne Que je dis voir, Veuillez, m’amour, sans en avoir vergongne, Me commander que pour vous m’embesongne En quelque cas, ne point n’en ait ressongne Vo bon vouloir, Car je vous jur que se daignez avoir Fiance en moi si que peusse savoir Aucune riens qui vous pieust, tant valoir Toute Bourgongne, Se moye était, ne me pourrait d’avoir Com se de vous peusse recevoir Aucun command, car a autre chaloir Mon cuer ne songne. Plus ne vous sais que dire, belle née : Tout votre suis, non pas pour une année Tant seulement, mais tant que soit finée Ma vie lasse. Si vous plaise que paix me soit donnée De la guerre d’amours qu’ont ordenée Vos trés doux yeux et beauté affinée. Dieu par sa grace Vous doint joie et tout bien, et a moi face Tant de bonté que puisse en quelque place Faire chose dont je soye a vo grace. Tel destinée A vous et moi doint, qu’Amours, qui enlace Maint gentilz cœurs, les nostres deux si lasse Que jamais jour ne vous en voie lasse Ne hors menée.