La Couronne

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

Lasses du long chemin, et la tête baissée, Silencieusement, dans l’ombre, mes Pensées, Une à une, vers moi reviennent de la vie Où toutes, à l’aurore, elles étaient parties. Les voici, elles sont debout, au crépuscule, Devant moi, et chacune en tressaillant recule Lorsque je la regarde au visage, et ses yeux Se détournent pour fuir mon regard anxieux Qui retrouve, debout et la tête baissée, Celles qui furent, familières, mes Pensées. Ce sont elles ; j’entends encor leurs pas lointains Qui jadis m’ont quitté pour suivre le chemin Qui descend, à travers les heures, vers la vie… Qu’avez-vous fait ? Ta coupe est-elle enfin remplie, Ô Toi qui voulais boire aux fontaines vivantes ? Mais non, sa main est vide et sa lèvre est brûlante Et, du geste, elle montre à ses pieds devant elle, Ironique risée à sa soif éternelle, Des débris de cristal et des morceaux d’argile ; Et Toi, jadis si belle et sveltement agile, À quel mauvais festin as-tu donc pris ta part Que, la chair alourdie et les cheveux épars, Tu chancelles d’ivresse en ta robe vineuse ? Va-t’en ! Et Toi, dis-moi la douleur qui te creuse La joue ainsi ? pourquoi crispes-tu tes deux mains Mystérieusement dans l’ombre de ton sein, Pour cacher le serpent par qui, de veine en veine, Coule en ton âcre sang le venin de la haine ? Et Toi qui visitas l’Orgueil, qu’apportes-tu ? Cette pourpre en lambeaux et ce sceptre tordu. Et Toi encor qui ris et, de sueur couverte D’être allée au Désir avec tes mains ouvertes, Reviens de son étreinte enivrante et farouche Lacérée à la face et mordue à la bouche ? Hélas ! qu’avez-vous fait de moi, ô mes Pensées ? Hélas ! qu’avez-vous fait de vous, ô mes Pensées ? Mais Toi qui partais chaste, ô Toi qui partais nue Et seule de tes sœurs ne m’es pas revenue, C’est vers Toi, à travers moi-même que j’irai. Tu es restée au fond de quelque bois sacré Assise solitaire aux pieds nus de l’Amour Et, taciturne, vous échangez, tour à tour, Toi tu haussant vers lui et lui penché vers Toi, Une à une, les fleurs divines dont vos doigts, Qui d’un geste alterné les prennent et les donnent, Tressent pour vos deux fronts une seule couronne.