Les deux ramiers

Marceline Desbordes-Valmore

Mélanges — 1830

D'ou venez-vous, couple triste et charmant ? Rien parmi nous ne vous appelle encore ; Les jours d'avril n'ont qu'une pâle aurore, Et nul abri pour l'amoureux tourment ; Les blés frileux cachant leurs fronts timides, Comme les fleurs, tremblent au veut du nord ; Le lierre seul couvre les murs humides ; Et l'hirondelle est toujours loin du port. Vous deux, chassés par le malheur sans doute, Et consolés du malheur par l'amour, Pour échapper à quelque noir vautour, De l'Orient vous avez fui la route. Au toit prochain, je vous entends gémir ; Ah ! vous souffrez je ne sais plus dormir ! Des vrais amans doux et discrets modèles, J'ai vos douleurs; que n'ai-je aussi vos ailes ! Je volerais sur votre humble rempart ; Tristes ramiers, j'irais, triste moi-même, En souvenir d'un malheureux que j'aime, Du peu que j'ai vous offrir une part. Il erre seul et vous errez ensemble ! Dans vos baisers que votre exil est doux ! Le même sort vous frappe et vous rassemble ; Oh ! que d'amants sont moins heureux que vous ! Venez tous deux, venez sur ma fenêtre De votre soif étancher les ardeurs ; Des cieux dorés, où l'amour vous fit naître, Au toit du pauvre oubliez les splendeurs. Que l'un de vous se hasarde à descendre ; Le plus hardi doit guider le plus tendre ; D'un cœur qui bat d'amour et de frayeur, Pour un moment qu'il détache son cœur. Voici du grain, voici de l'eau limpide, Humble secours par mes mains répandu ; Il soutiendra votre destin timide, Si tout un jour vous l'avez attendu ! Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine, Semez vos dons à mon cher voyageur ! Ne souffrez pas que quelque voix hautaine Sur son front pur appelle la rougeur. Que ma prière en tout lieu le devance ; Dieu ! que pas un ne le nomme étranger ! Aidez son cœur à porter notre absence, Et que parfois le temps lui soit léger !