Cuer qui en tel tristour demeure

Christine de Pizan

Cent Ballades

Se de douloureux sentement Sont tous mes dis, n’est pas merveille, Car ne peut avoir pensement Joyeux, cuer qui en deuil traveille. Car, se je dors ou se je veille, Si suis je en tristour a toute heure, Si est fort que joie recueille Cuer qui en tel tristour demeure. N’oublier ne puis nullement La trés grant douleur non pareille Qui mon cuer livre a tel tourment, Que souvent me met a l’oreille Grief desespoir, qui me conseille Que tôt je m’occie et accueure ; Si est fort que joie recueille Cuer qui en tel tristour demeure. Si ne pourroye doucement Faire dis ; car, veuille ou ne veuille, M’estuet complaindre trop griefment Le mal, dont fault que je me dueille ; Dont souvent tremble comme fueille, Par la douleur qui me cueurt seure. Si est fort que joie recueille Cuer qui en tel tristour demeure.