L’Attente (Il m’aima. C’est alors que sa voix adorée)

Marceline Desbordes-Valmore

Élégies et poésies nouvelles — 1825

Il m’aima. C’est alors que sa voix adorée, M’éveilla tout entière, et m’annonça l’amour : Comme la vigne aimante en secret attirée Par l’ormeau caressant, qu’elle embrasse à son tour, Je l’aimai ! D’un sourire il obtenait mon âme. Que ses yeux étaient doux ! que j’y lisais d’aveux ! Quand il brûlait mon cœur d’une si tendre flamme, Comment, sans me parler, me disait-il : « Je veux ! » Oh ! toi qui m’enchantais, savais-tu ton empire ? L’éprouvais-tu ce mal, ce bien dont je soupire ? Je le crois : tu parlais comme on parle en aimant, Quand ta bouche m’apprit, je ne sais quel serment : Qu’importe les sermens ! Je n’étais plus moi-même, J’étais toi. J’écoutais, j’imitais ce que j’aime : Mes lèvres, loin de toi, retenaient tes accens, Et ta voix dans ma voix troublait encor mes sens. Je ne l’imite plus ; je me tais, et les larmes, De tous mes biens perdus ont expié les charmes. Attends-moi, m’as-tu dit. J’attends, j’attends toujours ! L’été, j’attends de toi la grâce des beaux jours ; L’hiver aussi, j’attends ! Fixée à ma fenêtre, Sur le chemin désert je crois te reconnaître ; Mais les sentiers rompus ont effrayé tes pas : Quand ton cœur me cherchait, tu ne les voyais pas ! Ainsi le temps prolonge et nourrit ma souffrance. Hier, c’est le regret, demain, c’est l’espérance ; Chaque désir trahi me rend à la douleur, Et jamais, jamais au bonheur ! Le soir, à l’horizon, où s’égare ma vue, Tu m’apparais encore, et j’attends malgré moi : La nuit tombe… ce n’est plus toi ; Non ! C’est le songe qui me tue. Il me tue, et je l’aime ! et je veux en gémir. Mais sur ton cœur jamais ne pourrai-je dormir, De ce sommeil profond qui rafraîchit la vie ? Le repos sur ton cœur ! c’est le ciel que j’envie, Et le ciel irrité met l’absence entre nous. Ceux qui le font parler me l’ont dit à moi-même, Il ne veut pas qu’on aime : Mon Dieu, je n’ose plus aimer qu’à vos genoux ? Qu’ai-je dit ? Notre amour, c’est le ciel sur la terre. Il fut, j’en crois mon cœur effrayé d’un remord, Il fut comme la vie, hélas ! involontaire, Inévitable aussi comme la mort. J’ai goûté cet amour ; j’en pleure les délices. Cher amant ! quand mon sein palpita sous ton sein, Nos deux âmes étaient complices, Et tu gardas la mienne, heureuse du larcin : Oh ! ne me la rends plus ! Que cette âme enchaînée, Triste et passionnée, Heureuse de se perdre et d’errer après toi, Te cherche, te rappelle et t’entraîne vers moi !