Dialogue rustique (Jean)

Émile Verhaeren

Les Blés mouvants — 1912

JEAN Et maintenant, j’avoue, Qu’aux temps d’été, quand le soleil, Parmi les champs d’avoine et de méteil Dorait mes roues, Je conduisais plus fièrement et de mon mieux Mon large et sonore attelage Parce qu’à ta fenêtre, au loin, dans le village, Derrière ton rideau, me regardaient tes yeux. KATO Et moi, Puisqu’à présent j’ose tout dire Et que je n’ai plus peur D’un pli moqueur Dans ton sourire, Je te dirai qu’elle était bien pour toi La grande branche Où se massaient des fleurs Que je jetai, comme au hasard, dimanche, Quand tu parlais aux gars farauds et batailleurs. JEAN Un autre, hélas, que moi l’a soudain ramassée. KATO Celui-là n’eut jamais mon cœur, ni ma pensée. JEAN Oh ! que ces mots me sont réconfortants et doux. Depuis deux ans, je n’ai cessé d’être jaloux De tous ceux-là qui te parlaient le long des haies, Au bout de ton jardin, où l’or des roseraies Éclatait en faisceaux dans le soir et la nuit. KATO Tu parles du passé et je vis d’aujourd’hui. Vraiment, il n’est que toi dont les mains m’ont touchée. Ah ! notre amour à nous, tiens-la dûment cachée Comme la main protège un feu contre le vent ; Quoi qu’on dise chez toi, ne réponds à personne. Seules, la fleur qui pousse et l’herbe qui frissonne Écouteront le bruit de nos baisers fervents ; Il ne faut pas que fil à fil et maille à maille On défasse le fin tissu de nos secrets. Ils sont à nous : si l’on t’attaque, attaque et raille Et riposte comme autrefois au cabaret, Quand ta langue était chaude et rapide aux saillies. JEAN Repose-toi sur moi et sois sans peur, Kato. Plus les propos taquins courent et se multiplient, Plus mon cœur est alerte et mon esprit dispos. Je sais ce qu’il faut taire et sais ce qu’il faut dire. Le soir, quand on s’assemble autour des feux : Mon oreille est subtile et mes yeux savent lire Mieux que d’autres, au fond des yeux. KATO Alors, lis dans les miens la joie D’avoir conquis, Parmi tant de gars francs, celui Dont maintes fois mon corps rêva d’être la proie. Et néanmoins, Tout en t’aimant dès la saison des foins, Souvent je me disais : « Mieux que personne, Celui qui m’aime sait combien Est plus large et plus beau que le nôtre son bien ; Il sait aussi que son nom sonne Plus haut que notre nom dans les échos là-bas ; Mais il sait mieux encor combien je l’aime Et que mon ferme amour tout au fond de moi-même Est d’autant plus ardent que je n’en parle pas. » JEAN Je ne m’inquiète guère Si mon avoir surpasse ou balance le tien ; Je suis tenace et sûr comme la terre Et veux ce que je veux, comme il convient. D’ailleurs, qu’importe et ce qu’on fait et ce qu’on pense Et le propos qui griffe et le propos qui mord, Puisque tous deux nous grefferons la confiance Solidement, sur le tronc dur qu’est notre accord. KATO Je te serai plus sûrement fidèle Que l’aile Ne l’est au vol régulier de l’oiseau. Quand nous serons heureux chez nous, dans notre clos Tu pourras t’en aller de paroisse en paroisse Louer des bras nombreux pour le travail des prés Sans regarder, derrière toi, avec angoisse, Ta ferme où seule avec les gars je resterai : Je n’ai qu’un cœur comme je n’ai qu’une parole. JEAN À te sentir si près de moi, avec ta chair Et tes lèvres, Kato, ma tête devient folle Et le soir s’insinue et se répand dans l’air. KATO Non, non, pas aujourd’hui : je me sens trop heureuse Pour te donner ainsi, comme au hasard, mon corps. JEAN Les fourrés sont discrets et l’ombre est désireuse D’être bonne pour nous en ce jour qui s’endort ; Ma sœur était conçue avant la nuit ardente Où mon père et ma mère entrèrent dans leur lit. KATO C’est vrai ? JEAN Et dès longtemps les herbes fécondantes Avaient servi de couche à leurs amours fortuits. Je sais ce que je sais et ne crains aucun blâme. KATO On me battrait chez moi si jamais on savait ! JEAN Puisque vraiment, dès aujourd’hui, tu es ma femme, Personne au monde, eût-il vingt bras, ne l’oserait. KATO Il fait trop noir déjà et je vois aux fenêtres Les lampes s’allumer comme des yeux, là-bas. JEAN Entrons dans ce taillis sous les branches des hêtres Et les regards des feux ne nous atteindront pas. Vois-tu, j’ai si souvent songé avec envie À cette heure affolée où j’entrerais en toi Comme un vainqueur soudain avec toute ma vie, Où mes yeux te verraient, après l’instant d’effroi, Haleter de bonheur et crier de tendresse Et mordre le feuillage en ne le sachant pas. KATO Tais-toi, tais-toi : je sens que la brise caresse Trop doucement mon cou et mon front et mes bras Et j’ai honte et j’hésite et je ris et j’ai crainte. Pourtant, que ferais-tu si dès ce soir mon corps Sortait heureux et fécondé de notre étreinte ? JEAN Oh ! comme tout serait simple et facile alors ! Disputes, poings tendus, refus, calculs et rages, Rien ne résisterait au cri de notre enfant ; Ce serait lui qui fixerait le mariage Avec son geste gauche et déjà triomphant. Crois-moi : je connais bien et mon père et ma mère. KATO Ami, entraîne-moi toi-même au fond du bois. Que je ne voie au loin ni maisons ni lumières Et n’entende plus rien que ton souffle et ta voix.