Ne me veuillez, douce dame, éconduire

Christine de Pizan

Cent Ballades

Dame sans per, ou tous biens sont assis, A qui m’amour j’ai trestoute donnée, Corps gracieux de doulz maintien rassis, Belle beaulté doucement atournée, Que j’aime et craim plus qu’autre chose née, Apercevez que je n’ose Parler a vous, ne conter mon martyre ; Mais s’il m’esteut le dire a la parclose Ne me veuillez, douce dame, éconduire. Car il a ja des ans bien près de six Que j’ai en vous m’amour toute assenée, N’oncques n’osay vous requerir mercis Pour la paour que ne soiez tanée De m’escouter, mais ne puis plus journée La douleur qui est enclose Dedans mon cuer endurer sans le dire ; Mais se voyez que pour vous ne repose, Ne me veuillez, douce dame, éconduire. Gentil cuer doulz, or soient adoulcis Par vous mes maux, et ma douleur sanée. Car de pleurer et plaindre je m’occis, Ne je ne puis sans mort passer l’année, Se ma douleur n’est brief par vous finée. Belle, plus fresche que rose, Vo douce amour demand que tant desire ; Et quant ne vueil ne requier autre chose, Ne me veuillez, douce dame, éconduire.