Souvenirs d’un jardin d’Angleterre

Anna de Noailles

Derniers vers (Anna de Noailles) — 1933

Mon enfant, mon ami, mon frère, La nuit descend ; Je ne vois que tes yeux sur terre Et que mon sang. Que le sel de la mer démente Flagelle enfin Le corps que le désir tourmente Plus que la faim ! Que le cordage des navires Fasse un nœud noir À ce cœur qui roule et qui vire Pour te revoir, Et que l’ancre qui fixe au sable Les paquebots M’accorde enfin la douceur stable D’un froid tombeau. Près d’un petit temple qu’obsèdent Les seringas, Sens-tu comme tout mon corps cède Aux doux ébats ? Ô roses ! étouffez l’angoisse, Les cris ardents De la volupté qui se froisse Entre les dents. Le lierre sur des maisons noires Frissonne et luit ; Je meurs de précise mémoire, D’ardent ennui. C’est le vent salé de la Manche, C’est le vent gris, Qui me soulève et qui me penche Vers ton esprit. Le vent qui passe dans les roses, Ce soir trop doux, Veut que mon front glisse et repose Sur tes genoux. Ces parfums, cette molle vague D’un soir d’été, Font que le cœur meurt et divague De volupté. Comment demeurer davantage, Lointains, absents, Quand ta plus agissante image Est dans mon sang !