Ève, sans trêve

Jules Laforgue

Des Fleurs de bonne volonté — 1890

Et la Coiffure, l’Art du Front, Cheveux massés à la Néron Sur des yeux qui, du coup, fermentent ; Tresses, bandeaux, crinière ardente ; Madone ou caniche ou bacchante ; Mes frères, décoiffons d’abord ! puis nous verrons. Ah ! les ensorcelants Protées ! Et suivez-les décolletées Des épaules ; comme, aussitôt, Leurs yeux, les plus durs, les plus faux, Se noient, l’air tendre et comme il faut, Dans ce halo de chair en harmonies lactées !… Et ce purgatif : Vierge hier, Porter aujourd’hui dans sa chair, Fixe, un Œil mâle, en fécondée ! L’âme doit être débordée ! Oh ! nous n’en avons pas idée ! Leur air reste le même, avenant et désert… Avenant, Promis et Joconde ! Et par les rues, et dans le monde Qui saurait dire de ces yeux Réfléchissant tout ce qu’on veut Voici les vierges, voici ceux Où la Foudre finale a bien jeté la sonde. Ah ! non, laissons, on n’y peut rien. Suivons-les comme de bons chiens, Couvrons de baisers leurs visages Du moment, faisons bon ménage Avec leurs bleus, leurs noirs mirages, Cueillons-en, puis chantons : merci c’est bien, fort bien…