L’Aigle et la Pie
Jean de La Fontaine
Fables — 1694
L’Aigle Reine des airs, avec Margot la Pie,
Differentes d’humeur, de langage, et d’esprit,
Et d’habit,
Traversoient un bout de prairie.
Le hazard les assemble en un coin détourné.
L’Agasse eut peur ; mais l’Aigle aïant fort bien dîné,
La rassure, et lui dit : Allons de compagnie.
Si le Maître des Dieux assez souvent s’ennuie,
Lui qui gouverne l’Univers,
J’en puis bien faire autant, moi qu’on sçait qui le sers.
Entretenez-moi donc, et sans ceremonie.
Caquet bon-bec alors de jaser au plus drû :
Sur ceci, sur cela, sur tout. L’homme d’Horace
Disant le bien, le mal à travers champs, n’eût sçû
Ce qu’en fait de babil y sçavoit nôtre Agasse.
Elle offre d’avertir de tout ce qui se passe,
Sautant, allant de place en place,
Bon espion, Dieu sçait. Son offre aïant déplu,
L’Aigle lui dit tout en colere ;
Ne quittez point vôtre sejour,
Caquet bon-bec ma mie : adieu, je n’ai que faire
D’une babillarde à ma Cour ;
C’est un fort méchant caractere.
Margot ne demandoit pas mieux.
Ce n’est pas ce qu’on croit, que d’entrer chez les Dieux ;
Cet honneur a souvent de mortelles angoisses.
Rediseurs, Espions, gens à l’air gracieux,
Au cœur tout different, s’y rendent odieux ;
Quoi qu’ainsi que la Pie il faille dans ces lieux
Porter habit de deux parroisses.