Les Promeneuses

Émile Verhaeren

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées — 1895

Au long de promenoirs qui s’ouvrent sur la nuit — Balcons de fleurs, rampes de flammes — Des femmes en deuil de leur âme Entrecroisent leurs pas sans bruit. Au dehors, Une atmosphère éclatante et chimique Étend ses effluves sur l’or Myriadaire d’un décor panoramique. Des clous de gaz pointent des diamants Autour de coupoles illuminées ; Des colonnes passionnées Tordent de la douleur au firmament. Sur les places, des buissons de flambeaux Versent du soufre ou du mercure ; Tel coin de monument qui se mire dans l’eau Semble un torse qui bouge en une armure. La ville est colossale et luit comme une mer, Lointainement, de vagues électriques, Et ses mille chemins de bars et de boutiques Aboutissent, soudain, aux promenoirs d’éclair, Où ces femmes — opale et nacre, Satin nocturne et cheveux roux — Avec en main des fleurs de macre, À longs pas clairs, foulent des tapis mous. Ce sont de très lentes marcheuses solennelles Qui se croisent, sous les minuits inquiétants, Et se savent — depuis quels temps ? — Douloureuses et mutuelles. Un soudain reflet d’incendie Éclaire, au même instant, deux mains Qui se serrent, deux mains mates, deux mains Où le crime sur des bagnes radie. Sous les crêpes d’un très grand deuil, Des yeux obstinés et hagards, Dans un même destin ont rivé leurs regards, Comme des clous dans un cercueil. Telle bouche vers telle autre s’en est allée, Comme deux fleurs se rencontrent sur l’eau, Tel front semble un bandeau Sur une pensée aveuglée. Telle attitude est pareille toujours ; Dans tels yeux nus rien ne tressaille, Quoique le cœur, où le vice travaille, Batte âprement ses tocsins sourds. J’en sais dont les robes funèbres Voilent de pâles souliers d’or Et dont un serpent d’argent mord Les longues tresses de ténèbres. Des houx rouges de leur tourment Elles ont fait des diadèmes ; J’en vois : des veuves d’elles-mêmes Qui se pleurent, comme un amant. Quand leurs rêves, la nuit, s’esseulent Et qu’elles tiennent dans la main Une âme et un bonheur humain, Elles savent ce qu’elles veulent. Si leur peine devait finir un jour, Elles en seraient plus tristes peut-être, Qu’elles ne sont inconsolables d’être Celles du souterrain amour. Au long de promenoirs qui dominent la nuit, De lentes femmes, En deuil immense de leur âme, Entrecroisent leurs pas sans bruit.